Ni la peste, ni le choléra

Publié le par CERISETTE

Ni la peste, ni le choléra

Nous voilà condamnés à ne plus bouger de la maison depuis 8 jours maintenant. Qu’est ce que cela change pour moi ?

A l’aide de quelques références, je veux partager ainsi ce que je ressens.

« Condamnée à l’immobilité de la naissance à la mort, la plante sait mieux que nous, qui dispersons nos efforts, contre quoi d’abord s’insurger…vaincre l’espace où le destin l’enferme » M. Maeterlinck. L’Intelligence des fleurs

Il est vrai que depuis hier, le temps est merveilleux et comme j’ai la chance de pouvoir profiter d’un  petit jardin, je vois les fleurs s’épanouir, j’entends les oiseaux pépier, je les sens s’affairer à construire leurs nids et je pressens qu’ils n’ont jamais été aussi heureux, (et aussi nombreux) dans le calme de la rue alentours.

Car le printemps s’en fout du confinement, du virus et de notre immobilité sociale. Il parait qu’à Tchernobyl, on trouve maintenant, dans les zones interdites, une flore et une faune luxuriantes. 35 ans plus tard, la forêt rouge (qui avait grillé instantanément lors de l’accident et qui a repoussé depuis), abrite des ours, des bisons, des loups, des lynx, des chevaux Przewalski et quelque 200 espèces d’oiseaux. Il semblerait que les organismes vivants pourraient être beaucoup plus résistants aux rayonnements que prévu. Les animaux commenceraient à montrer des réactions d’adaptation qui leur permettraient de vivre dans des zones contaminées sans subir d’effets négatifs. De plus, et c’est probablement la leçon à tirer, l’absence d’humains dans la région pourrait favoriser de nombreuses espèces, en particulier les grands mammifères.

De même à Venise : “Nous Vénitiens avons l’impression que la nature est de retour et prend possession de la ville.” Les eaux du lagon sont de nouveau transparentes. “Des bancs de poissons, des crabes et une flore multicolore” profitent de l’absence de vaporettos et de paquebots pour se montrer dans les centaines de canaux de Venise, relate The Guardian. “Les Cormorans plongent à nouveau dans l’eau pour se saisir de poissons qu’ils peuvent à nouveau voir. À l’arrêt de vaporetto Piazzale Roma, des canards ont même fait un nid.” La clarté de l’eau n’est en rien le fait d’absence de pollution, précise le quotidien britannique. “Ce sont plutôt les hélices des transports motorisés qui habituellement remuent la vase.”

Chaque fois que je traverse mon ilot de maisonnettes pour aller faire une petite course, et que je passe dans des rues désertes et inanimées, je constate le fourmillement des couleurs, la vitalité de tout le petit peuple animal qui nous côtoie, et j’admire la joyeuse indifférence de la nature, pressée par l’arrivée du printemps ! Bientôt on verra peut-être revenir les abeilles !

Et si c’était l’activité des hommes qui était le vrai problème de la planète ?

« Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. » A. Camus, La Peste

Comme tout le monde, j’ai d’abord été sceptique. Cette épidémie en Chine ne pouvait pas, ne devait pas, nous concerner. La Chine, c’est à des milliers de km, et la culture est si différente !  J’avais pourtant lu quelques témoignages qui filtraient, malgré la censure : "Dès le mois de janvier, au début, chaque famille a eu le droit d'acheter 20 masques à un prix très faible, relatait une jeune Chinoise, rentrée de Paris à Wuhan pour les fêtes. Chacune avait droit à un nombre limité de masques mais tout le monde en avait." De temps en temps dans son quartier, des agents du gouvernement venaient prendre la température des habitants et surveiller l'apparition de symptômes.

Et puis on a vu l’extraordinaire réalisation, en time lapse vidéo,  dès le 24 janvier : la construction d’immenses hôpitaux en 10 jours à Wuhan. Cela aurait dû nous inquiéter, mais, perso, j’ai pensé que les travaux d'ingénierie, c’était ce que la Chine faisait de mieux. Les chinois ont la réputation de construire des gratte-ciels à grande vitesse. C'est très difficile à imaginer pour nous, les Occidentaux.

Personne ne voulait donc y croire. Personne n’avait envie d’y croire. Nous n’étions pas prêts. Malgré les avertissements nombreux (il y aura une pandémie un jour ou l’autre disaient les scientifiques, le tout est de savoir quand) , malgré les menaces annoncées sur la fin de notre planète (des catastrophistes, pensait-on) , malgré la dégradation de la situation économique et la crise sociale, malgré la montée incroyable des inégalités due au néo-libéralisme qui nous a été imposé avec la mondialisation des échanges, nous n’y avions tout simplement pas cru.

Ceci étant, j’ai toujours suivi avec beaucoup d’intérêt toutes les épidémies (surtout grippales) dans le monde, parce que justement ma famille a é té très marquée par la mort de mon grand-père, en novembre 1918, à 30 ans. Il avait contracté la grippe espagnole et cette histoire, racontée inlassablement par ma mère qui avait toujours regretté l’absence de son père, avait fini par construire notre destin. Je savais donc qu’un fléau n’avait rien d’humaniste, qu’il se fichait bien des frontières et qu’il était tout sauf irréel.

« Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. » A .Camus, La Peste

On ne croit jamais à une guerre avant qu’elle n’éclate. Les mesures ont tardé à tomber et quand elles sont arrivées, elles étaient hésitantes, incomplètes : fermeture des crèches et écoles, télétravail quand c’était possible, confinement des plus âgés dans les EHPAD, mais maintien des transports, des élections. Illogique. Alors les gens sont sortis, ils ont fait des apéros, ils n’allaient « quand même pas s’arrêter de vivre ». Ils n’étaient peut-être pas méchants ou malfaisants de leur propre volonté, car on leur avait dit que le virus ne concernait pratiquement que " les vieux en mauvaise santé" (la co-morbidité) . Et puis qui peut savoir qui sera touché, qui sera intubé sur le ventre en réanimation, qui s’arrêtera de respirer ?

A partir de lundi 16 mars 2020, nous ne sortons plus. J’avais d’ailleurs anticipé et pour la première fois, je crois, de ma vie de citoyenne, je n’étais pas allée voter. J’avais compris qu’il n’y aurait pas de second tour.

Donc, nous allons maintenant attendre à la maison… mais attendre quoi ? L’arrivée des symptômes, la fin de la maladie, le retour à la normale ?   Quand ce pic sera passé, y aura-t-il un autre pic ? Des vagues d’épidémies successives, comme pendant les trois vagues de la grippe espagnole ? Comment savoir ?

Il y a de toute façon bien assez à manger dans le congélateur. Pour une fois que ma peur de manquer aura servi !

« Et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » A. Camus La Peste

Pendant que beaucoup hurlent à l’incivisme (de ces mauvais français qui ne respectent rien !!) et sont les premiers à faire des provisions pour eux-mêmes, je préfère ne regarder que ce que je vois de beau et bon dans la nature humaine.

Je vois des médecins affronter à mains nues notre ennemi commun, revenir, même prêter main forte aux autres soignants, alors qu’ils sont déjà à la retraite, et qu’ils risquent leur vie. (Certains en sont morts d’ailleurs, héros malgré eux d’une guerre où ils s’engagent sans armes).

Je vois des gens qui prêtent leurs logements aux soignants épuisés pour qu’ils ne soient pas contraints à des déplacements lointains après leurs 10-12 heures de travail.

Je vois des habitants prendre soin des personnes isolées et leur apporter de quoi manger.

Je vois des concitoyens coudre des masques en tissu et les proposer aux autres- gratuitement. Je vois une femme, aller chercher à la pharmacie, son bébé de 3 mois dans les bras, un thermomètre pour une voisine alitée et fiévreuse.

Je vois des personnes aux fenêtres chanter pour donner du courage aux autres confinés, je vois la bonté et la sagesse partout.

Alors que ceux qui préfèrent mépriser, dénoncer, vilipender le fassent à bon escient et s’en prennent aux vrais responsables :

On apprendra que la Chine aurait fait pression sur l’OMS pour minimiser la gravité de l’épidémie. On aura  les preuves que nos dirigeants savaient, qu’il y avait la possibilité d’agir à temps et qu’ils n’ont rien fait. On saura que nos ministres de la santé successifs ont choisi de ne pas renouveler les stocks de masques. Qu’ils ont sabordé le système de santé depuis des années et que ce dernier est à bout de souffle et ne peut pas faire face.

Voilà de quoi passer notre colère, mais il n’est pas temps, cela viendra. 

« Pendant ce temps, et de toutes les banlieues environnantes, le printemps arrivait sur les marchés. Des milliers de roses se fanaient dans les corbeilles des marchands, au long des trottoirs, et leur odeur sucrée flottait dans toute la ville. » A . Camus La Peste

 

Publié dans Humeurs, Litterature

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