Pensées sur un naufrage

Publié le par CERISETTE

Pensées sur un naufrage

Dès qu’elle m’a vue, elle a dit : « J'aime pas tellement ta couleur de cheveux, je les préférais plus foncés ».

Eh ben, c’est pas très sympa, ton premier mot de retrouvailles, j’ai pensé, mais j’ai rien dit.

Elle, elle avait grossi, mais vraiment grossi, pas deux ou trois kilos de coquetterie, non, au moins une vingtaine, si c’était pas plus. On ne voyait plus de différence entre son visage et ce qui se raccrochait à sa gorge, entre le menton et la base du cou, le tout étant complètement pris dans une sorte de gelée de chair, blanche, tremblotante, flasque. On aurait pu croire à un goitre, mais non, elle avait pas cette maladie qui est assez caractéristique et donc très identifiable.

Je cherche quelque chose pour me raccrocher, après tout cela fait peu de temps que je ne l’ai pas vue. A part sa taille (elle n’est pas bien grande), qui reste inchangée, je ne vois pas grand-chose de commun avec la personne que je connaissais autrefois. Ses yeux sont comme enfoncés dans ses joues, elle n’a même plus la même expression, elle n’a d’ailleurs plus d’expression du tout.

Je me dis : Si ça se trouve, moi aussi j’ai pris du poids, et elle est en train de constater les dégâts :  j’ai l’air d’être bouffie, grasse à faire peur, peut être que je suis devenue moi aussi méconnaissable ! Elle doit bien voir, pareillement, comment mes rides se sont creusées, elle doit être en train de constater les affaissements causés par les plis d’amertume autour de la bouche, les grands cernes bleus qui encadrent mon regard, les poches, les taches de vieillesse. Et la forme du visage qui a changé, l’ovale qui n’est plus ovale, les bosses bizarres sous la mâchoire, les ravines dans le cou, les lézardes sur le front…elle doit, comme moi, tenter de retrouver un éclair, une lumière, une petite lueur qui émanerait de la personne que j’étais, quand j’étais encore pimpante et surtout beaucoup plus jeune. C’était, il y a une éternité, c’était il y a 2 ans ! Mais entre temps,...que s'est-il passé? Rien, rien de rien si ce n'est que nous nous sommes enfoncées, elle et moi une vie nouvelle, enfin une autre vie, la vie d’ « après ».

Après le travail, après les enfants, après les soucis de l’ « ACTIVE ».

Et c’est parce qu’elle est surprise de ce qu’elle voit de moi, qu’elle me dit que le blond ne me va pas, ça lui évite de dire que tout le reste ne me va pas, que les ruines de mes traits ne font pas bon ménage avec le blond peroxydé qu’elle devait réserver, dans son imaginaire, à des Maryline beaucoup plus fraîches ! C’est donc une politesse qu’elle qu'elle m'offre, elle ne peut pas afficher ouvertement sa surprise, son recul, peut être son dégoût ….Mais, au fait, en quel honneur, ce recul ? En honneur du miroir que je lui tends peut-être ? Et, du coup, elle se raccroche à la couleur des cheveux qui jure avec l’état global de délabrement qu’elle a sous les yeux, et elle ne peut stopper des paroles désobligeantes et qui ne sont en réalité qu'un moyen d'exprimer son effroi !

Mais moi aussi je guette, moi aussi je fais l’inventaire de l’image fissurée qu’elle me donne. Comme elle s’est transformée ! C’est à peine croyable, ce vieillissement accéléré, mais qu’est ce qu’elle a foutu ? Elle ne peut se déplacer qu’avec peine, tout juste s’il ne va pas lui falloir une canne ! Est-ce que moi aussi je suis « mûre » à ce point ?

Bon, il faut que je lui réponde, je ne peux pas rester coite comme ça.  Et, désinvolte, je dis, en me marrant : « Eh oui, on blondit en vieillissant » !

Je pense : Dommage que ça ne lui plaise pas, tout le monde m’a bien assuré que c’était une belle couleur pour moi. Platine, ça cache les cheveux blancs et surtout ça donne du volume là où il n’y en a plus guère. Et c’est peut être plus soigné que les cheveux gris  filasses qu’elle n’a pas pris soin de vraiment brosser ce matin !

Il faut très vite que je lui dise quelque chose de sympa, d’accueillant. Et il me vient immédiatement le gros mensonge qui ne me fait même pas honte et que je lui sers avec un aplomb dont je ne me croyais pas capable : « Ben toi, t’as pas changé du tout» 

Je pense : on va bien voir, plus c’est gros, mieux ça passe.

Et effectivement, elle me répond très vite : « Ah bon, tu crois ? »

Je pense : Mais, bon sang, elle est pas consciente, elle se rend pas compte, ou alors elle veut absolument croire à ce qui, de ma part, n’est ni de la flatterie ni de la compassion, mais juste une tentative hardie sur le succès de laquelle je n’aurais pas parié trois sous ?   Peut-être que moi non plus je ne mesure pas à quel point je me suis transformée ? ça m’inquiète un peu du coup, mon « état » doit être plus problématique que ce que je pensais.  Après tout je me vois tous les jours, je ne peux peut-être pas bien évaluer le niveau de  ma propre décrépitude ? Mais, en tous les cas, et de ça j’en suis absolument certaine, moi, j’aurais pas fait la maligne, ça non, c’est pas moi qui aurais demandé : « Ah bon, tu crois ? », si elle m’avait affirmé qu’elle me retrouvait pareille qu’avant, non j’aurais quand même pas mordu à une telle hypocrisie ! . Mais j’ai rien dit.

Elle s’était assise d’un bloc, elle se relève péniblement, je vois le ventre, pansu, et je pense : bientôt elle ne pourra même plus marcher à ce train là ! Elle est devenue une boule ; Je pense : c’est ça une boule, c’est pas possible, elle fait rien, elle doit rester dans son fauteuil toute la journée. Elle doit pas remuer un orteil, c’est pas croyable, son ventre, c’est un ventre énorme, ça doit quand même être visible dans un miroir ! Mince alors, moi je me force, malgré les genoux qui coincent, à marcher, nager, sortir, bouger, quoi ? Et elle, elle se laisse aller, c’est une insulte à tous les efforts que je fais pour ne pas rouiller trop vite ! Je pense ensuite : Non, non, il faut pas du tout que je commence à la juger, je m’en voudrais, et ce ne serait pas charitable, surtout quand je repense aux années qu’on a vécues ensemble. Des dizaines d’années, à se côtoyer, à partager les mêmes rires, les mêmes combats, les mêmes jobs, les mêmes amis. J’ai vu grandir ses enfants, elle a vu naitre les miens. Il ne peut pas ne rien rester de ces périodes de complicité ! 

Et je dis : « Oh là là, je sais pas toi, mais moi j’ai souvent mal aux genoux ». Elle me parle de sa hanche.

Je pense :  Zut, on va pas non plus parler maladie toute la soirée, en même temps c’est moi qui ai lancé le sujet, je suis responsable ! Mais je dis rien et j’écoute patiemment. Les douleurs, les articulations qui grincent, l’impossibilité de s’asseoir dans la baignoire.

Et je pense : Non mais déjà ? Elle peut plus s’asseoir ? Elle est vitrifiée à ce point ? Elle doit manger des trucs gras, ou s'enfiler des apéros ? Mais elle a donc plus du tout de ressort ? Et les sorties ? Et tout ce qu’on faisait avant, avec les copains, elle en a fait quoi ? On marchait dans les manifs, pour le droit des femmes, pour les droits sociaux, on allait dans les fêtes de l’huma, dans les conventions d’Amnesty International, de Green Peace, de Sea Shepherd, contre les guerres, pour l’amour, pour la liberté, pour la justice, pour les petits oiseaux, les ours, les pingouins, les abeilles, contre les bombes, les mines anti-personnel, contre la société de consommation, contre le mazout, (et même contre Liu Shaoqi !!!),   on distribuait des tracts, on était engagées, militantes, actives. Qu’est ce qu’il en reste ?

Elle me dit qu’elle n'en a plus rien à faire de la politique, des droits sociaux, de la paix dans le monde ! « On a perdu, alors je m’en fiche maintenant ! ».

Je pense: C’est vrai, on a vraiment perdu mais toutes les batailles ne sont-elles pas toujours perdues ? Il n’y a qu’à vérifier, à travers les grandes heures du passé, toutes les batailles se sont bel et bien révélées vaines et absurdes. Les morts, les millions de morts, sont morts sans avoir jamais servi aucune cause, ni même apporté la moindre expérience, la plus petite leçon aux générations suivantes qui ont presque toujours reproduit toutes les erreurs de leurs pères. Rien, il ne reste rien.  Où sont donc passés tous les empires pour lesquels les hommes se sont étripés au long des siècles ? Tout a été saccagé, détruit, piétiné en pure perte…, non ?  ce qui compte c’est de tenir bon, c’est les idées, les valeurs, c’est avoir persisté dans la vision généreuse de l’humanité, envers et contre tout, c’est d’avoir cru qu’un monde meilleur était possible,  même si on a bien compris  que finalement, non, dommage, mais non, on ne verrait jamais la réalisation de nos utopies.

Mais j’ai rien dit.

J’ai juste demandé : « Et tu lis quoi en ce moment ? ».

En pensant : « Avant » on s’échangeait plein de bouquins, elle aimait bien. On regardait pas trop la télé. On lisait des policiers, elle en avait toute une collection depuis les mythiques américains (on a toutes été amoureuses de Philip  Marlowe, même si Chandler  ou Chester Himes, c’était la génération de nos parents) jusqu’aux non moins mythiques nordiques. On avait dans notre panthéon des auteurs comme Ian Rankin, Fred Vargas, Henning Mankell, Umberto Eco, De Cataldo, Manuel Vasquez Montalban, Jean Claude Izzo, Andrea Camilleri, Qiu Xiaolong, Graig Johnson…

Elle me souffle : "Ben non, j’arrive plus à lire, c’est pénible, faut aller chercher les lunettes de vue, et je sais pas mais j’ai guère le temps".

Je pense : encore une porte qui se ferme sur mon nez ! Moi je lis moins vite, à cause des yeux, mais je lis quand même ! Et qu’est ce qu’elle peut bien faire de ses journées ? Je  vais pas lui parler de ce que j’écris, elle va me répondre qu’elle a pas le temps de lire, ça va m’agacer. Je suis pas parfaite mais je lis au moins celles et ceux que je connais ! Quel repli sur soi !

Je pense encore : Ça y est, je suis en train de la juger (jauger) et qui je suis moi, pour condamner? D’où je parle, d’ailleurs, pour me sentir différente ? On est comme deux chaloupes, toutes les deux, prêtes pour le naufrage, deux embarcations à la dérive, deux constructions anciennes qui prennent l’eau, pas si éloignées l'une de l'autre, finalement.

Et je pense enfin : On se connait depuis toujours et on devient étrangères l’une à l’autre ! c’est ça le vrai désastre. Parce qu’on a passé deux ans sans se voir, qu’elle a traversé d’autres passages, des gués difficiles, avec des douleurs, des solitudes, des cris muets, on sait que nos routes, maintenant, se sont mises à diverger. Pour toujours…

L’ ultime épreuve qui nous attend nous a séparées. Déjà !

Radicalement, nous n’avons plus rien à nous dire.

Mais pire encore : la maison brûle, et nous regardons nos genoux !

 

Publié dans Humeurs

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Frédérique PAOLINI 07/02/2020 18:38

A la vie à la mort!!!?? Jamais... hélas ou tant mieux?? ... A la vie!! Estimée à l'aune de la rencontre, de la surprise d'un nouveau regard complice, d'un tricotage jamais interrompu où l'on ne regarde plus tout près des aiguilles...on espère.. sans espérer vraiment, la bordure: "celle où l'on collera des franges" histoire de dire qu'on a fini et bien fini. Mais un cache-cou, comme un cache-coeur, ont toujours deux "bouts" sans lesquels ils n'existeraient pas... "pas vrai?". Frédérique P