Contes et Légendes (Théâtre des Amandiers Nanterre, de Joel Pommerat)

Publié le par CERISETTE

Contes et Légendes (Théâtre des Amandiers Nanterre, de Joel Pommerat)

Les lumières s’allument sur une scène de rue, vide, à l’exception de trois adolescents, deux garçons, et une fille qui était en train de tourner les talons.

« Ethan- Mais comment tu m’parles, y a jamais personne qui me dit quoi faire ici, je frappe tout le monde, même les vieux darons, je les nique, y a personne qui me fait chier, et toi tu me parles comme une sous racaille de merde , les grands, les moyens les gros je leur chie dans la gueule matin et soir, je leur pisse direct dans leur cul, tout le monde se pleure dessus à 50 kilomètres quand y me voit. Tu sais qui j’suis espèce de salope ? Y a aucune meuf qui me dit non à moi. »

Les mots échangés ne font pas dans la dentelle comme on peut le voir. Rien de physique pourtant, pas de violences autres que celles du vocabulaire. Qui finiront d’ailleurs par ne plus paraitre que « fleuries », et même « rassurantes » car plus vivantes que les paroles des robots humanoïdes avec lesquels vivent ces jeunes.

Je ne sais pas en quelle année nous sommes, et cela n’a guère d’importance. Nous nous trouvons projetés dans le monde des jeunes, des jeunes garçons principalement, dans un monde où ces ados tentent de devenir des hommes.

Les adultes de la pièce, car il y en a quelques-uns, font piètre figure. Ils sont soit des « vendeurs » de robots dont ils font une promotion éhontée, soit des parents absents ou défaillants qui confient sans vergogne leurs enfants (même bébés) aux robots, soit encore des partenaires de couples à la dérive. En tous les cas, les adultes semblent largement dépassés, recroquevillés sur leurs propres incapacités et foncièrement incapables de prendre soin de la horde de jeunes dont ils devraient être responsables, jeunes qui , du coup, sont contraints de prendre le relais des adultes.

Tout le langage est du même ordre que celui qui ouvre la pièce et le réalisme est total. Je le dis de suite : c’est un spectacle extraordinaire, que je recommande vivement d’aller voir.  

La pièce de Pommerat se situe dans la lignée de « La réunification de deux Corées », bien plus que dans celle, plus pesante de « Ça ira, la fin de Louis ». Pommerat dit lui-même qu’il avait le plan de continuer l’histoire de la révolution française, mais que l’épisode de la Terreur lui était devenu trop difficile à concevoir, et qu’il a préféré construire un spectacle moins « hard ». Je pense que dans le contexte actuel, Pommerat a dû penser qu’il n’était pas nécessaire d’en rajouter dans l’angoisse.

Alors de quoi s’agit-il dans « Contes et Légendes » ?

Le spectacle est composé d’une collection de saynètes, rassemblées autour de la présence de ces adolescents avec leur langage « très vert », et autour de la thématique des robots qui « vivent » à leurs côtés.

Pourtant, je ne dirais pas qu’on est dans un récit d’anticipation, de science-fiction ou dans une dystopie, car les thèmes abordés nous concernent déjà aujourd’hui et car les personnages sont tous très réalistes, même les robots, qui sont d’ailleurs joués par des comédiens !

La mise en scène est très épurée, on y voit quelques pièces de mobilier et c’est tout.

Ce qui fait l’immense qualité de la pièce, dont je suis ressortie éblouie, c’est, bien sûr le texte et le jeu extraordinaire des comédiennes. Car Joel Pommerat a choisi de faire jouer dans presque tous les rôles, uniquement des femmes comédiennes.

Ces femmes sont des actrices confirmées, mais, vêtues comme des jeunes de quartier, mesurant moins de 1m50, adoptant des attitudes de « petits mecs », et surtout parlant le « d’jeun » dans le texte, elles paraissent avoir 14 ans maximum. Elles accomplissent là une performance théâtrale remarquable, extrêmement juste autant dans le ton que dans les attitudes scéniques.

Il est vrai que Joel Pommerat est à la fois un auteur et un metteur en scène à la fois intelligent et sensible, bref c’est un vrai homme de théâtre comme on n’en fait que très peu au monde et c’est pourquoi ces jeunes femmes jouent si bien et que ce spectacle est si réussi.

On pourrait croire que le spectacle n’aborde « que » la question de l’humanité, en relation avec les robots. Mais non ! Pommerat y questionne avec beaucoup d’humour, d’ironie, de dérision parfois, mais toujours avec beaucoup de profondeur les thèmes suivants :  

  • Les questions de genre (un robot est-il masculin ou féminin ? Qu’est ce que c’est que d’être un homme mâle ? Comment être viril ? etc..)
  • Les questions qui touchent à l’homophobie, à la misogynie, à l’assignation identitaire et à l’amour LGBT,
  • Les questions liées à l’enfance : comment devient-on « mature ? que représentent les jouets dans l’attachement transitionnel ? comment peut-on apprendre d’un robot ? comment lui enseigner autre chose que des routines, comment lui apprendre les codes de la relation ?
  • Peut on remplacer le travail domestique (accompli par une maman) par le travail d’un robot ?
  • Qu’est ce qui fonde la réciprocité d’une relation ? La mémoire ? L’habitude ? Le temps passé ? L’adaptation parfaite aux besoins de l’autre ? L’absence de conflit ?
  • Qu’est ce qui fait qu’une vedette de la chanson, par exemple, mais cela vaut également pour les personnages publics, serait un être humain et non un robot ?
  • Etc

Il y a une telle exactitude de ton, (un millimétrage incroyable de chacun des mots et des gestes, exécutés avec un très grand naturel), une telle vibration dans le jeu des actrices (qui jouent aussi les robots humanoïdes) qu’on ne s’ennuie jamais, que le temps de l’enchantement scénique passe quasiment trop vite et qu’on s’extrait avec beaucoup de regrets de la salle de spectacle  tant on est plongés dans l’ambiance .

 

Allez voir cette magnifique pièce, Pommerat est au sommet de son art !

Acteurs/Actrices: Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis, Mélanie Prezelin.

Prochaines dates:

Théâtre Olympia Tours
Du mar. 03/03/20 au sam. 07/03/20

ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
Du ven. 13/03/20 au ven. 20/03/20

Espace Jean Legendre
Compiègne
Du jeu. 26/03/20 au ven. 27/03/20

La Comédie de Clermont-Ferrand
Du mer. 08/04/20 au ven. 10/04/20

Le Phénix Scène Nationale
Valenciennes
Du mar. 28/04/20 au mer. 29/04/20

PS: le Théâtre des Amandiers est en crise, il faut le soutenir, allez voir la pétition sur change.org!

Publié dans Théatre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

J-L Maurice 03/02/2020 12:42

J’aime beaucoup Pommerat (même si je ne fréquente plus guère les théâtres), et je suis certain que son texte ainsi que sa précise mise en scène doivent être un régal.

Cependant, concernant la réflexion nécessaire aujourd’hui sur notre relation aux robots, je crois qu’il nous faut dès maintenant travailler sur la définition de ce que nous regroupons sous l’appellation « robot ».

Certains envisagent de taxer ou de fiscaliser l’utilisation de ces assistants, et cela peut apparaître comme une idée intéressante, jusqu’au moment où on se penche avec sérieux sur une éventuelle mise en œuvre de telles mesures. Parce qu’une question survient rapidement : qu’est-ce qu’un robot ? Il est évident qu’on ne peut se limiter aux humanoïdes des romans et des films de notre jeunesse, et que, vous viennent à tous des images de ceux que l’on voit dans les chaînes de montage ou de peinture dans l’industrie automobile. Ce sont des outils. Soit ! Mais qu’est-ce qui décidera du classement d’un outil dans la catégorie « robot » ? Les capacités de calcul et de traitement de l’information ? J’ai aujourd’hui dans ma poche un appareil infiniment plus puissant que ceux qui ont assisté les premiers voyages dans l’espace, conquête lunaire comprise ! Une visite dans n’importe quel magasin d’électroménager permet d’acquérir des machines-à-laver qui pèsent et testent le linge et choisissent d’elle-même le programme de lavage, des casseroles qui me donnent des ordres afin que je leur donne tel ou tel ingrédient afin de réaliser la recette choisie, des enceintes acoustiques qui peuvent à ma demande allumer la lumière, fermer les rideaux, enclencher une alarme et me dire comment m’habiller après consultations des prévisions météorologiques… Dans mon atelier, les outils se dotent progressivement de microprocesseurs, d’écrans de contrôle et de claviers de commandes : de vrais petits robots. Dans les champs, tout ce qui roule, coupe moissonne, lie, pulvérise retourne, épand, etc., est équipé d’un ordinateur qui asservi à un système GPS/Glonass/Galileo maîtrise le travail au centimètre près.

Notre relation au robot n’est-elle pas en fait l’ultime évolution de cette relation homo/outil commencée il y a si longtemps ?

C’est tout à la gloire des artistes — dont ceux qui font le théâtre — de nous entraîner à réfléchir à ces sujets.