Les aventuriers (suite de la saga Un nuovo grosso imbroglio)

Publié le par CERISETTE

Les aventuriers (suite de la saga Un nuovo grosso imbroglio)

Après la retentissante conférence de presse de Carlos Ghosn il y a peu à Beyrouth, je devrais dire ce spectaculaire numéro de comédien, je vous rassure d’entrée de jeu : je ne vais pas consacrer cet épisode à raconter, résumer, commenter ou disséquer tous les propos et toutes les postures de ce personnage. Ne trouvez-vous pas d’ailleurs, qu’il nous fait penser à Bernard Tapie ? Un industriel qui ne se sent pas étouffé par la modestie et qui pratique toutes les formes, même les moins reluisantes, du business, sans être rebuté par les dérives financières les plus douteuses....

Alors pourquoi ce titre « Les Aventuriers » pour ce 5ème épisode ? Vous noterez au passage que le l’intitulé de la série est vraiment d’actualité : encore une grosse embrouille !

J’ai regardé tout récemment un documentaire sur le destin de deux industriels fondateurs de notre industrie automobile : André Citroen et Louis Renault. Ils ont été contemporains, et se sont même rencontrés au lycée Condorcet de Paris à la fin du 19ème siècle. Leurs vies sont peu connues, alors même que leurs noms nous sont familiers par les marques qu’ils ont créées. Si je connaissais (vaguement) le contexte de la nationalisation des usines Renault à la fin de la dernière guerre, je n’avais pas réalisé que ces deux « grands patrons » s’étaient comportés comme de véritables aventuriers, avec beaucoup de côtés flamboyants, mais aussi des faces plus sombres.

Et c’est en cela que je vais m’intéresser à « l’aventure » de Carlos Ghosn, et de ses « prédécesseurs » en sortant du cadre du récit grandiloquent et soigneusement mis en scène qu’il a « servi » aux journalistes qui se sont précipités à Beyrouth.

J’évoquerai rapidement André Citroen, qui a disparu le premier en 1935, à 57 ans. Il a mené une grande aventure industrielle, et il a sponsorisé de véritables explorateurs aventuriers, ceux des célèbres « Croisière noire » et « Croisière jaune » qui allaient faire découvrir les belles mécaniques de pointe de l’époque dans les lointaines contrées de l’Afrique ou de l’Asie. Mais il n’a pas connu le succès de la Traction Avant, une voiture d’avant-garde pour l’époque, qui a été lancée juste après sa mort.

Et j’en viens à un prédécesseurfameux de Carlos Ghosn, le fondateur de l’entreprise, Louis Renault. Passionné de mécanique, Louis Renault arrête très jeune ses études (à la différence d’André Citroen, qui a fait Polytechnique) et fabrique sa première petite voiture en 1898. Dès 1899, il convainc ses frères Fernand et Marcel, gérants de l’entreprise textile familiale « Renault fils, textiles en gros » de créer avec lui, à Boulogne-Billancourt, une société de construction d’automobiles, avec un capital de 60 000 francs or, 60 salariés, et une production la première année de 76 voitures, des voiturettes devrait-on dire. Louis Renault devient un des créateurs de l’automobile moderne : il conçoit ainsi les caractéristiques des boîtes de vitesse qui seront généralisées dans toutes les automobiles. (oui, oui, c'est un procédé français cocorico!). A noter aussi qu’il pratique avec ses frères la course automobile, un sport très dangereux. Son frère Marcel périt dans un accident en 1903, ce qui le conduit à faire appel à des pilotes professionnels et à se concentrer sur le « métier » de concepteur et de chef d’entreprise.

Il faut bien constater que la première guerre mondiale a favorisé la croissance et le progrès technologique des automobiles, comme d’ailleurs de l’aéronautique. Renault pour sa part a fourni les fameux « taxis de la Marne », et aussi les camions de transport de troupes et d’approvisionnement pour Verdun.

Mais attention : ne soyons pas nostalgiques d’un « âge d’or » de l’automobile. Dans les usines, les conditions de travail étaient très difficiles, la condition ouvrière était très dure. Et nos patrons, grands entrepreneurs et aventuriers de l’industrie, avaient fort à faire avec les revendications de leurs ouvriers et les grandes luttes sociales. Ce fut le cas en particulier en 1936 lors de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire.

Curieusement, c’est à cette époque que l’on vit Louis Renault changer d’attitude. Selon ses proches, il sembla s’intéresser de moins à moins à ses usines et plus en plus à ses placements financiers et en particulier à des opérations immobilières (déjà!). Il avait le goût des belles propriétés, parfois dans des sites spectaculaires. Il fut considéré comme le bienfaiteur des îles Chausey, où il fit construire le « château Renault ». Il acheta et aménagea le château d’Herqueville, et le vaste domaine agricole qui l’entourait, dans l’Eure, près de Louviers. Et, pour affronter les difficultés sociales de ses usines, il s’appuya de plus en plus sur un cadre qu’il avait recruté en 1930, un certain François Lehideux (un nom qui ne s’invente pas !), qui avait d’ailleurs épousé sa nièce, fille de Fernand, l’année précédente.

Après s’être fait remarquer par des méthodes brutales et brouillonnes de management en 1936 et les années suivantes, ce triste personnage quitta l’entreprise en 1940 pour devenir ministre dans le gouvernement du Maréchal Pétain, puis, en 1942, responsable du Comité de l’Organisation de l’Automobile, où il développa la collaboration avec l’occupant allemand. Collaboration qui fut aussi reprochée à Louis Renault qui avait tenu à continuer à diriger ses entreprises durant l’Occupation, pour rester le « patron ». Résultat : ils furent tous deux incarcérés à Fresnes en septembre 1944. Louis Renault décéda d’une crise cardiaque un mois après (il y eut pendant longtemps une polémique sur les conséquences possibles de mauvais traitements qu’il aurait subis en prison, la justice a rejeté cette hypothèse). Et son entreprise fut nationalisée et devint la fameuse Régie nationale des Usines Renault dans les mois qui suivirent. François Lehideux, lui, fut libéré dès 1946 (!) et vécut encore longtemps.

Ce qui m’intéresse, c’est cette sorte de « folie des grandeurs » qui s’empare de nos personnages, Louis Renault au siècle dernier et Carlos Ghosn actuellement. Qui leur fait négliger, ou oublier, la base de leur succès : une véritable industrie, des métiers techniques et qualifiés qui deviennent malheureusement trop souvent du travail à la chaîne. Qui les fait dériver dans la finance, les démonstrations de richesse (Louis Renault organisait de somptueuses réceptions pour sa famille, ses proches ses clients au château d’Herqueville). Mais c’est aussi ce qui les fait courir à leur perte : les années noires de la collaboration pour Louis Renault et la compromission avec des réseaux occultes pour aider à l’évasion de Carlos Ghosn.

Malheureusement pour ce dernier, je trouve que son cas est encore plus sombre. Car, à la différence de Louis Renault, et bien qu’il soit polytechnicien, il ne s’est pas illustré comme ingénieur, il n’est pas à l’origine des innovations qui ont permis à Renault de tenir le coup dans le difficile environnement industriel de notre époque. Les principaux choix stratégiques, la fusion avec Nissan, le choix de fabriquer des voitures « low cost », qui ont connu un grand succès, ont été faits par son prédécesseur Louis Schweitzer. En fait, il s’est surtout illustré par son obsédante recherche de la réduction des coûts. En pratique, il a fait une carrière de « cost-killer ». Sauf que la réduction des coûts n’était pas pour sa rémunération ni son train de vie.

Pour conclure, et faire un lien avec l’autre entreprise italo-américaine qui nous intéresse aussi dans cette série, j’ai été assez stupéfait de la façon dont, dans sa conférence de presse, il a prétendu, avec assurance, avoir été arrêté au Japon juste avant la finalisation de la fusion avec Fiat-Chrysler Automobiles (FCA), non sans reprocher à ses successeurs d’avoir « laissé passer » cette occasion. On imagine les conséquences sur les suppressions d’emploi sous couvert de rationalisation, mise en place de plates-formes, etc…

signé Vieuzibou

Publié dans Humeurs

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