Détails ( théâtre Le Rond-Point, texte Lars Noren)

Publié le par CERISETTE

Détails ( théâtre Le Rond-Point, texte Lars Noren)

La pièce de Lars Noren est l’une des plus connues, écrite en 1999 (avant le passage du millénaire) et jouée pour la première fois en 2008 à Nanterre Amandiers.

La mise en scène du Rond Point des Champs Elysées a été conçue par Frédéric Bélier-Garcia, et elle tourne déjà depuis quelques temps dans différents théâtres en France.

Lars Noren a maintenant 75 ans et c’est un des plus grands dramaturges de la scène contemporaine. Lars Norèn est également, depuis 1999, directeur artistique du Riks Drama au Riksteatern, théâtre national itinérant suédois qui ne produit que des spectacles en tournée.

Tout le monde se souvient qu’il est suédois et a traversé dans sa jeunesse une expérience traumatisante d’internement en asile psychiatrique pour schizophrénie et notamment traité  par électro-chocs (en langage savant par électro-narcose).

Il a publié beaucoup de poésie puis s’est consacré au théâtre, dont l’écriture, moins émotionnellement éprouvante, lui permettait davantage de s’inscrire dans l’actualité sociale, géopolitique, ou simplement celle de la vie quotidienne.

Détails, c’est dix ans de la vie de quatre personnages, entre Stockholm, Florence et New York. Erik, Stefan, Ann et Emma sont : éditeur, auteur, médecin et romancière. Pendant cette période, ces personnages qui ont au départ entre 25 et 45 ans (deux générations s’affrontent donc ) vont s’aimer, se quitter, se trahir, revenir,  s’éviter, se croiser, partir.

En toile de fond, on aperçoit les années 90, mais pas celles qui nous ont parues joyeuses avec la GAME BOY,  "Maman j'ai raté l'avion", ou le disco, non, celles du SIDA, de la guerre en Yougoslavie (ça s’appelait encore comme ça), des guerres du Golfe.... Les personnages, eux, s’occupent de leurs vies, des vacances, du travail, de leur santé, du sport, des restaurants.

Ce qui déchire leurs vies, constamment, ce sont leurs désirs, toujours décevants, toujours déçus.

Les femmes ne peuvent pas avoir d’enfants malgré toutes leurs tentatives, les hommes sont pères malgré eux, d’enfants perturbés. (A père manquant, fils manqué, c’est très vrai pour ces hommes-là). Les hommes ne parviennent pas à maintenir des amours qui vacillent depuis le début. Les femmes saignent trop, tout le temps, pour pouvoir construire des stabilités et sortir de leur désespoir. Ils lisent Paul Auster, ont pleuré à la fin du film "La liste de Schindler" ou "La Leçon de piano", ils   se sont émerveillés devant Titien à  la Galerie des Offices, ils jouent au tennis ou au cricket, assistent aux générales de théâtre, fréquentent restaurants et cafés branchés, vont et viennent .

Ils entrent parfois dans des dépressions atroces qui les conduisent aux urgences de l’hôpital, ils regardent à la TV, sans broncher,  tomber (= sauter par la fenêtre) des gens qui tiennent un chien dans les bras, ils font eux aussi des tentatives de suicide. Mais tout cela est noyé dans le flot des détails de leurs vie. Et c’est entre deux phrases « inoffensives » qu’on apprend que l’un d’entre eux a été violé par son père dès l’âge de 5 ans, que l’une vient de faire une fausse couche, qu’ils se préoccupent d’avoir un cancer des poumons ou le SIDA.

Les gens se parlent, mais ne se comprennent pas. Très souvent, ils reposent la question à laquelle ils doivent répondre. « Ah non, pourquoi aurais-je fait ça ? » quand on leur demande s’ils sont…allés au voir telle ou telle chose, ou faire une démarche banale par exemple.

Leurs névroses, leurs obsessions, la violence de la sexualité, et celle du monde, tout cela s’effrite dans des « détails », des remarques insignifiantes qui envahissent l’espace de leur quotidien.

« Ce texte n’a pas pour sujet la douleur mais plutôt la tristesse. C’est comme un sourire triste.
Cette pièce nous rappelle aussi à quel point on était obsédé par les détails dans les années 90. Regarder l’image complète de notre vie nous effrayait peut-être. On avait peur de la regarder sérieusement. C’est pourquoi on ne s’occupait que de ces petites choses. D’une certaine manière, la pièce montre aussi comment l’art est devenu une marchandise. On criait pour avoir de nouvelles choses, de nouvelles pièces, de nouveaux arts, de nouvelles personnes. Et le résultat allait être une expression très extrême, une chose extrêmement perverse.
 » Lars Noren

Lars Noren sait si bien utiliser le langage « blanc » , les phrases qui s’enroulent sur elles-mêmes, non pas par leur longueur ou leur brio, mais par leurs redites, leur entêtement à toujours revenir sur elles-mêmes, que l’atmosphère est déjà donnée par le texte. Texte évidemment servi avec justesse et beaucoup de naturel par des acteurs exceptionnels (Isabelle Carré est magique dans le rôle un peu brumeux de la femme médecin, Ophélia Kolb joue une Emma, jeune femme tenaillée par l’abandonite, avec beaucoup de sensibilité et de finesse, Laurent Capelluto joue l’éditeur Erik avec la désinvolture qu’il faut pour que son numéro de jalousie ne paraisse pas surjoué et devienne, comme il se doit, risible).

Quoique ce texte évoque la fin d’un monde (celui du XXème siècle), et quoique nous sachions, depuis, ce qu’il en est advenu du XXIème siècle (entamé à New York justement et en septembre 2001), j’ai trouvé qu’avec les thèmes de l’amour (qui sont éternels comme chacun sait) et ceux de l’impossibilité d’être heureux, le texte restait très actuel.

Nous sommes encore et toujours dans l’impossibilité d’être heureux, même si les évènements historiques qui suivent la période d’écriture de ce texte nous ont fait basculer dans le vrai tragique de l’existence.

PS : Pour raconter moi aussi les « détails » de la vie, nous n’avions ni métro ni bus pour aller jusqu’au théâtre du Rond-Point. Résultat : une heure d’embouteillages en voiture et arrivée à l’extrême limite horaire du début.

Re PS: la video ne marchant pas, nous avons dû faire sans. Mais la mise en scène était suffisamment efficace pour que nous puissions nous passer des didascalies indiquant les lieux et les époques.

Re Re PS : Deux détails me resteront dans la mémoire :

  • Ces femmes qui saignent au lieu d’être enceintes (impressionnant, non ?) ,
  • Et une remarque au passage formulée par un des personnages : « Parfois il y a des odeurs d’égouts qui apparaissent puis disparaissent ». Je les ai déjà reniflés ces relents d’égouts fantômes, ils surviennent un peu partout puis s’évanouissent, je me demande ce que c’est ? UN détail pour la nouvelle année 2020?

Publié dans Théatre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article