Linda Vista (théâtre Les Gémeaux Sceaux)

Publié le par CERISETTE

Linda Vista (théâtre Les Gémeaux Sceaux)

L’auteur est très connu des scènes américaines. C’est Tracy Letts, prix Pulitzer pour une précédente pièce intitulée « August : Osage County », dont a été tiré un film éponyme en 2013. Il a la cinquantaine comme son personnage principal dans la pièce Linda Vista (« Belle vue » en traduction…), habite Chicago mais est originaire de l’Oklahoma, exerce aussi ses talents en qualité d’acteur.

Linda Vista se déroule dans un quartier du même nom, situé sur les hauteurs de San Diego, près de la frontière mexicaine. Un quartier plutôt chic où vit la bourgeoisie.

La pièce a été jouée en 2017, soit quelques temps après l’élection de Trump, mais avant le raz de marée #Mee Too et #Timesup.

Wheeler, le personnage dont on suit les tourments, vient juste d’emménager, suite à son récent divorce, dans un nouvel appartement avec vue partielle (en se penchant, entre les immeubles) sur la mer. 

Wheeler est  un cinquantenaire maussade et ironique à la fois, autrefois photographe et aujourd’hui investi dans la réparation des vieux appareils photo argentiques. Il travaille dans une petite boutique où le patron est un vieux dégueulasse, hanté par des fantasmes tous plus répugnants les uns que les autres. Une sorte de Trump, quoi ! Dans la boutique, il y a une jeune femme qui est contrainte de subir les imaginations sexuelles du boss sans broncher. Cela ne dépasse pas le langage, certes, mais ces descriptions obscènes sont offensantes et pour parler « américain » très largement inappropriées. Les scènes hyper macho du magasin d’appareils photo montrent que Wheeler ressemble plus à un imbécile sexiste qu’à un vrai trou du cul comme son patron.

Wheeler a un copain, probablement un reflet de l’auteur, un homme « rangé », marié depuis 25 ans et satisfait, du moins en apparence, de ses conditions de vie. C’est la voix de la modération, un peu comme les personnages « simples » chez Molière, qui parlent toujours le langage de la raison et du bon sens. Pourtant sa femme ne manque pas de caractère, jusqu’à une certaine forme d’agressivité qui contraste avec l’humour détaché de son mari. Elle ne mâche pas ses mots et surtout ne perd aucune occasion pour dire ce qu’elle pense, et ce, d’autant plus qu’elle a été la maîtresse de Wheeler, il y a bien longtemps et qu’elle en connait les défaites et les lâchetés.

De la première femme de Wheeler, que l’on ne  voit jamais, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle a conservé la garde d’un garçon adolescent qui lui cause des tracas, tracas qu’elle assume seule, car pas une seul fois, le père, donc Wheeler ne se sent concerné par les difficultés de son ex-femme.

Wheeler va accepter de rencontrer, par l’intermédiaire de son ami, une fille « bien », une certaine « Jules », présentée comme une « coach de vie ». Jolie, joyeuse, positive. Tout ce que Wheeler n’est pas.

Cette jeune femme s’attache à Wheeler, mais, comme il est fréquent, Wheeler est bien incapable de comprendre qui elle est et à quel point elle pourrait lui être une bonne co-équipière. Il finira même par lui reprocher d’être toujours trop positive, considérant probablement qu’il s’agit là d’une illusion énervante que Jules entretient pour combler ses propres faiblesses. Mais ce n’est absolument pas le cas et c’est visible quand Jules, au final, se respectera suffisamment pour ne pas accéder aux regrets de Wheeler et lui revenir quand il a tout perdu, et qu’il voudrait « raccrocher les wagons ». La manœuvre de repli de Wheeler sur celle qu’il a rejetée est tout de même très humiliante et procède d’un mépris singulier pour les sentiments sincères de Jules. Mais beaucoup de femmes auraient cédé…

Il va s’amouracher d’une autre, une sorte de femme-enfant, prénommée Minnie, une femme qui vient d’échapper à un partenaire violent et qui se définit elle-même comme une femme fatale. Elle lui dit d’ailleurs « Je te ferai du mal ».

Voilà le contexte de l’histoire, une situation finalement assez simple, et malgré tout très prophétique. Tout cela se déroule, je le répète avant Weinstein, avant Epstein, avant les grandes manifestations féministes du troisième millénaire que nous connaissons aujourd’hui.

Notre ronchon de Wheeler ne comprend absolument pas les femmes qu’il côtoie, et va peu à peu sombrer dans le grotesque. Il ne les comprend pas parce qu’il ne les écoute pas, ou ne les croit pas du tout. C’est un macho « ordinaire ».

Dans la pièce, il parle de tout, il a des avis sur tout : Obama, Trump, les films, les allergies, la salle de sport, son admiration pour l’actrice Ali MacGraw, (dont on se souvient qu’elle avait joué aux côtés de Steeve McQueen dans « Guet-apens », un film mettant en scène ce que vivait justement le couple au même moment, dans la vie réelle, à savoir une séquestration de l’actrice par le grand acteur) .

Il y a vraiment des scènes très drôles dans cette pièce, et le public riait pour de bon à certaines réparties. De plus, c’est une pièce américaine contemporaine, on y voit donc en gros plan le mode de vie américain : on boit des bières, on sue au squash, on nage dans les piscines, on a une vie de merde, mais on compense par l’humour.

Mais ce que j’ai trouvé de vraiment intéressant, ce sont les portraits de chacune des femmes. Chacune d’entre elles se trouve confrontée au sexisme, à la violence, à l’incompréhension. Mais chacune est une figure de la liberté, de l’indépendance, de l’autonomie. En général les femmes libres dans la littérature deviennent de pures salopes. Car il est , à mon sens,  fréquent, y compris dans les pièces très modernes, de voir évoluer des personnages féminins victimisés ou, au contraire, castrateurs. Ici, rien de cela, les femmes, pourtant victimes comme partout ailleurs, ne sont pas à plaindre, elles ne sont pas des victimes qui plongeraient tête la première dans les rôles de persécutées, ni des super women que rien n’atteindrait jamais. Non, elles sont des femmes ordinaires, qui sont conscientes des violences qu’on leur inflige, du manque de considération dont elles sont l’objet, mais qui n’acceptent pas de se complaire dans les pièges qui leur sont tendus. Dès qu’elles le peuvent, elles s’éloignent, refusent les contraintes et ne se soumettent que provisoirement, parce qu’elles le veulent bien ou ne peuvent faire autrement, mais jamais pour s’adapter aux désirs et besoins des hommes.

C’est en cela que la pièce est prophétique. Wheeler, le prototype de l’homme blanc éduqué mais encore frustre à cause de son profond machisme, est totalement dépassé par ce nouveau rapport entre les sexes, construit non plus sur le pouvoir et la domination mais sur la liberté réciproque. Une perte de repères totale !

J’ai bien aimé, quoique la pièce soit un peu longue (2h40) et que les acteurs (belges, si j’ai bien compris) étaient parfois un tantinet défaillants (Certes jouer Wheeler est un rôle exigeant, mais ce n’est pas une raison pour oublier son texte une fois ou deux) . Et je regarderai de plus près les œuvres de Tracy Letts.

Le spectacle était joué aux Gémeaux à Sceaux, mais il tourne et sera prochainement à Créteil puis un peu partout en France et en Europe.

Linda Vista de Tracy Letts, texte françaisde Daniel Loayza, mise en scène de Dominique Pitoiset avec Jan Hammenecker dans le rôle de Wheeler.

Publié dans Théatre

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