Le lac aux oies sauvages (film Chine 2019)

Publié le par CERISETTE

Le lac aux oies sauvages (film Chine 2019)

Je pense que ce film est un des meilleurs films de l’année 2019, peut-être pas pour son scenario mais pour la virtuosité de la mise en scène et pour les images incroyables qu’il nous offre.

Le réalisateur Diao Yi'nan en est à son 4ème film, et ce film a été présenté au festival de Cannes 2019, sans remporter de prix (ça doit être une erreur quand on pense qu’un film comme « Les Misérables », a lui, été primé !). Bon, je n’épiloguerai pas sur ce sujet.

Tout le film se passe à Wuhan, près d’un lac (le lac aux oies sauvages) mais surtout dans une cité très pauvre, où la pègre fait la loi. C’est un domaine de « non-droit » où les policiers hésitent à entrer, on dirait, chez nous, "une banlieue", enfin une zone urbaine en déshérence. J’ai bien l’impression qu’on ne va pas tarder à y construire les beaux et grands immeubles qui sont aujourd’hui l’emblème (et la vitrine) de la Chine, car un des personnages passe rapidement devant une immense affiche qui montre ce que sera probablement l’endroit dans le futur. En même temps, les immeubles ainsi placardés devant le paysage naturel, paraissent représenter une Chine artificielle, irréelle, bien loin de la vérité. Wuhan, sur la carte, se trouve à « mi-chemin », en ligne droite, entre Hong-Kong au sud et Pékin au Nord et sur la même distance, mais à l’est et à l’horizontale, de Shanghai. Le décor est donc celui de la Chine qu’on cache encore, celle des petites échoppes ouvertes nuit et jour, des immeubles crasseux où on jette ses ordures par la fenêtre, des cours intérieures où se trouve une grande benne, celle des arrières boutiques isolées des unes des autres par des lamelles en plastique, des coursives labyrinthiques et des caves où les truands se retrouvent et règlent leurs comptes.

Presque tout est filmé de nuit, dans une atmosphère saturée d’eau, il y pleut sans arrêt. On comprend qu’il y fait chaud également, les gens vivent dehors, en T-shirts. Ce n’est pas la Nuit de l’Iguane mais presque !

L’histoire :

Un jeune homme blessé, se cache derrière un pilier, devant une gare. Une femme s’approche, dissimulée d’abord par son parapluie (les jeux de transparence et d’opacité sont sublimes).On apprend assez vite que l’homme a tué des policiers et que son sort est scellé : sa tête est mise à prix avec de l’argent à la clé. Cette femme est une prostituée (les prostituées du lac sont appelées pudiquement des baigneuses, et elles opèrent auprès des hommes venus se détendre dans ce qu’on pourrait qualifier de « base de loisirs » du pauvre, vêtues de larges chapeaux blancs qui sont leur signe distinctif). Jeune, mince et déterminée, la femme a été envoyée près du fugitif par le clan de celui-ci, pour prendre ses consignes et les apporter à sa famille (il est marié avec un enfant) qui a refusé de le rejoindre. La chasse à l’homme va commencer.  

Tout le monde surveille tout le monde, tout le monde trahit, tout le monde cherche l’argent de la rançon. On ne sait plus à qui il est possible d’accorder un minimum de confiance.

Le thriller est construit sur ces trahisons, cette traque, ces poursuites, ces scènes de violence, tournées de nuit, à la lumière glauque des néons (le réalisateur semble aimer ces lumières étranges qui traversent les intérieurs nuit), ou dans les rideaux de pluie.

Les plus :

Je me suis régalée tout de suite des cadrages périlleux, des visions nocturnes d’escaliers s’enroulant dans le dédale des coursives faiblement éclairées, des jeux de lumières sur le lac, des perles de pluie sur les visages et les corps, des ampoules qui jettent une clarté vacillante sur les tables des restaurants de pâtes, des phares de motos en rubans sur des ponts et des routes, des ombres et des reflets sur l’eau.  

Franchement les images montrent une maitrise parfaite de l’art du cinéma.

Mais ce n’est pas tout bien sûr. Quelques scènes, par leur intensité, resteront dans ma mémoire. Je pense à la flash-mob de nuit, sur l’air de Boney M, où les participants exécutent leur chorégraphie, chaussés de baskets à semelles lumineuses.

Je pense à la scène de sexe sur le lac, toujours de nuit, et de la sèche description de son aboutissement.

Je ne peux que garder à l’esprit également les scènes choc (et gore) de meurtres, dont l’une consiste à flanquer un parapluie dans le ventre d’un truand.

Les moins :

L’intrigue rebondit tellement qu’on en sait plus bien où on en est, ce qui peut créer, pour ceux qui seraient moins fascinés que moi par la qualité des images, une sorte d’ennui.

De plus certaines scènes sont ajoutées par fois de manière gratuite, pour le plaisir de l’ambiance. C’est le cas de la foire aux curiosités (avec des miroirs déformants et des têtes surgissant de tonneaux, comme par magie). C’est aussi le cas des animaux du zoo, qui, filmés de très près, et de nuit, accentuent l’étrangeté des situations et le caractère hyper violent de la narration.

Mais dans l’ensemble, je considère que c’est un excellent film et qu’après tout le réalisateur a choisi de nous montrer subtilement l’autre face de la médaille. La Chine est aussi ce pays immense où vit une population très pauvre, occupée à de petits business, et qui, à ses temps perdus, joue avec les objets kitchs qu’elle fabrique dans ses vastes usines. C'est aussi un pays envahi de poubelles, gangréné par le mal, le vice et le goût du pouvoir, loin des clichés modernistes de ces cités modèles aux gratte-ciel vertigineux.

PS: On aperçoit un monde du travail tout droit sorti du XIXème siècle, avec des machines poussives et bruyantes et des ouvriers attelés à des tâches de bagnards !

 

Publié dans cinéma

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