Ne croyez surtout pas que je hurle (film français 2019 de F Beauvais

Publié le par CERISETTE

Ne croyez surtout pas que je hurle (film français 2019 de F Beauvais

Personne, à priori,  ne va voir ce genre de film sauf des mordus comme nous.

En plus, il ne passe qu’à des heures impossibles (le matin tôt ou le soir très tard) et seulement dans une poignée de cinémas indépendants de Paris. (Vous savez, ces cinémas qui existent encore, comme par miracle au quartier latin? Je suis allée au Reflet Médicis, une salle qu'on appelait autrefois d'Art et d'Essai, au coin de la Rue des Écoles. Un cinéma secret, des petites salles,un public de connaisseurs! Pourvu que ces témoins précieux du passé, enfin des années 70, continuent à vivre et à soigner notre nostalgie, dans nos grandes villes!)

Ceci étant, ce film a été plus que salué par la critique, Le Monde, Télérama et Les Inrocks l’ont trouvé sublimissime. De plus, ce film a été la plus belle révélation du dernier Festival de Berlin, en février 2019 et il est actuellement en compétition pour le prix Louis-Delluc du premier film.

Né en 1970, Frank Beauvais est sélectionneur au festival Entrevues de Belfort de 1999 à 2002, et c’est donc son premier long métrage.

Voila ce que le réalisateur dit lui-même de la généalogie de son film :

« Janvier 2016. L'histoire amoureuse qui m'avait amené dans le village d'Alsace où je vis est terminée depuis six mois. A 45 ans, je me retrouve désormais seul, sans voiture, sans emploi ni réelle perspective d'avenir, en plein cœur d'une nature luxuriante dont la proximité ne suffit pas à apaiser le désarroi profond dans lequel je suis plongé. »

https://www.youtube.com/watch?v=7gCrZYud5xw

Dans une période particulière (suite aux attentats de Paris, dont la France entière n’est pas encore remise) , à un moment douloureux de son existence (suite à un rupture amoureuse) , Franck Beauvais prend la plume et raconte son quotidien d’ermite traversé par des flashs d’actualités ou des évènements de son passé récent (notamment la mort de son père).

La voix off lit ce texte magnétique, écrit d’une main fragile mais poétique, et qui révèle surtout un narrateur dépressif, qui tente de guérir (ou d'alimenter?) son mal de vivre en avalant des films, tout au long de la journée et de la nuit. Du fin fond de sa « grotte », isolé, maladif, l’auteur tente de trouver, dans sa procrastination et sa fascination pour les films, un sens à son mal être et à sa traversée du désert. C’est un cheminement solitaire, souffrant, hanté de milliers d’images, qu’il nous offre en partage.

En l’espace de quelques mois et à raison de 4 ou 5 films par jours, il aura donc vu des milliers de films, depuis les films des débuts du cinéma jusqu’aux films de cinéastes plus récents mais peu connus, piochés via les sites de téléchargement plus ou moins autorisés et d’images publiques sur internet.

Et tout son film parlé (lu) sera illustré par des millions de « pastilles » de films, collées pour donner une troisième interprétation du monde, un monde des interstices et des non-dits, un monde que nous portons peut-être aussi dans notre inconscient, un monde d’images et de souvenirs, qui n’existe que virtuellement, que potentiellement, dans le grand charivari de nos mémoires. Le réalisateur ne retient que quelques secondes de chaque film, secondes qui viennent alimenter ses visions et ses cauchemars, secondes qui nous plongent aussi dans un univers sidérant, littéralement hypnotique, et nous font sombrer, en même temps que le réalisateur, dans les gouffres de l’indicible.

Beauvais tient son journal intime à la lueur de ses visionnages qui le coupent de la vie réelle, mais qui l’isolent aussi du cynisme et de la cruauté du monde et finalement le maintiennent en vie.

Nous aussi, spectateurs, tentons de reprendre notre souffle dans ce tourbillon, nous nous cramponnons au sens des mots,  et à l’histoire pour, enfin, retrouver la liberté et comme lui, enfin partir.

On ne pourrait mieux décrire l’atmosphère crépusculaire de cette période où l’état d’urgence nous rappelait sans cesse que nous nous trouvions au « milieu de notre tragédie ». Tragédie que nous prolongeons d'ailleurs actuellement, mais ce sera une autre histoire...

La voix off m’a rappelé « India Song » ou, l’Année dernière à Marienbad » et j’ai trouvé le montage époustouflant.

C’est un film habité, à réserver certainement à un  public exigeant, et qui est bien le témoin d’une terrible histoire collective.

Publié dans cinéma

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