Sorry we missed you (2019 film de Ken Loach, UK )

Publié le par CERISETTE

Sorry we missed you (2019  film de Ken Loach, UK )

On ne dira jamais assez combien le slogan « Je veux faire de la France une start-up nation » était non seulement un étendard cynique du néo-libéralisme mais aussi la promesse d’une catastrophe économique dans laquelle cette « vision » du futur, quoique non réalisable, nous a quand même précipités.

C’est que le néo-libéralisme promeut un homme nouveau, le petit entrepreneur de lui-même, livré, encore plus que le salarié, à la disymétrie des forces économiques en puissance. Car si le salarié avait réussi à négocier, pour contre balancer sa faiblesse individuelle, des accords collectifs lui accordant un peu de protection pour sa santé, le petit entrepreneur, lui,  n’a plus aucun poids pour faire front aux demandes de rentabilité extrême qu’exige son « patron »(en fait son co-contractant), supposé se trouver à égalité de droits avec lui.

Et voilà ce que raconte le film de Ken LOACH: Une  histoire banale de ce qui se passe dans tous les pays du néo-libéralisme triomphant, c’est-à-dire presque partout où il y a une économie de marché érigée en alpha et omega de la vitalité économique.

La famille dont Ken Loach brosse l’histoire, c’est une famille de la classe moyenne anglaise, à New Castle (nord-est de l’Angleterre),  enfin, la classe moyenne, basse, la même que celle des Gilets Jaunes en France.

Il y a Ricky, le père, jamais au chômage par fierté, qui accepte de devenir chauffeur-livreur à son compte, après avoir été plombier et avoir perdu son travail dans le secteur de la construction.

Il y a aussi sa femme, Abby, une femme pleine de bonté et de courage, une femme qui ne se plaint jamais, qui s’occupe de personnes âgées à domicile et qui, malgré le peu de temps dont elle dispose, prend soin de considérer ses « patientes » comme si elles étaient sa propre mère. Abby utilise le temps des trajets en transport en commun, pour gérer, par téléphone, toute l'intendance de la maison, les devoirs des enfants, les rendez-vous à prendre, les consignes pour les plats à sortir du frigo. Bref elle gère tout à distance.

Et il y a aussi les deux enfants :

Sebastian, 15 ans, artiste en herbe (ses graffitis sont des petites merveilles), et adolescent révolté, qui déserte l’école et se plonge dans le monde des réseaux sociaux, en commettant quelques petits larcins,

Et  Liza Jane, 11 ans qui devient le « parent » de tout le monde,  réveille son frère, éteint les lumières et la télé qui marche face à ses parent endormis, épuisés,  sur le canapé, elle aussi qui s’interpose dans les disputes et les conduites à risque des autres membres de la famille.

La famille est complètement accablée de dettes, après avoir tenté de devenir propriétaire de sa propre maison et avoir dû renoncer suite à la crise de 2008.

Il est donc urgent que Ricky retrouve un emploi et c’est pourquoi il se laisse séduire par Maloney, manager d’une entreprise de livraison PDF (Parcels Delivery Fast, sic!) qui lui promet qu’il sera ainsi « complètement libre » et justement qu’il ne sera plus salarié. Il recevra des « fees » (honoraires ?) et non plus des wages (« salaires ») et sera donc beaucoup plus « libre » d’organiser sa vie et son temps (« master of his own destiny »). Abby se montre tout de suite bien plus circonspecte que son mari, notamment à cause de ce qu’elle perçoit sur la durée du temps de travail à fournir et sur l’accroissement de leurs dettes puisqu’il lui faudra acheter son propre van.

Ken Loach montre à quel point la promesse de liberté est fausse et comment ce statut d’indépendant va fragiliser encore plus celui qui travaille, le laissant seul face à la machine qui le broie (en l’occurrence un scanner qui enregistre tous les temps de travail et bippe s’il s’arrête plus de 2 mn), et, de plus, en concurrence avec les autres chauffeurs qui ne sont plus ses collègues, mais, en raison de leur propre précarité, des compétiteurs auxquels il doit se confronter lui aussi. (plus question de s’organiser en syndicat donc !)

Ricky se retrouve au milieu des embouteillages, face au casse-tête des places libres où garer son van sans se prendre une amende, en butte aux adresses erronées et aux destinataires absents (Désolés nous vous avons manqué !), et en proie aux agressions de rue, parfois si violentes qu’elles le conduisent à l’hôpital (surchargé évidemment) dans un état à peine pensable.

Il n’y a rien de larmoyant ni de complaisant dans ce film, qui est seulement le miroir d’une société transformant le travail en esclavage, conduisant, sous couvert de liberté accrue, à une déshumanisation totale des relations sociales voire à un mépris absolu des êtres humains.  

La technologie (GPS, etc.), supposée rendre la vie plus facile, ne fait qu’accroitre en réalité les exigences de rentabilité (on lui donne une bouteille en plastique pour pisser et éviter de perdre du temps entre deux livraisons).

Je rappelle quelques chiffres français fournis par l’observatoire des inégalités (rapport 2019).

  • La part des salariés soumis à des contraintes de travail (à la chaine, normes etc..) est de 35% (en augmentation constante depuis 2016)
  • La précarité de l’emploi est de 13,6% (en augmentation constante également)

En même temps, la dérégulation du droit du travail continue et affaiblit encore les salariés. Les CDD sont de plus en plus courts. Le travail indépendant à la pièce prend des formes nouvelles. La rationalisation des services réduit l’autonomie des salariés.

Le film de Ken Loach que je recommande, nous permet de ne pas nous tromper de cible. Ce ne sont pas les travailleurs qui sont les responsables…

Publié dans cinéma

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