Le Crépuscule de la France d'en Haut (Christophe Guilly, ed Flammarion)

Publié le par CERISETTE

Le Crépuscule de la France d'en Haut (Christophe Guilly, ed Flammarion)

Et voilà le troisième livre de Christophe Guilly, après Fractures Françaises et La France Périphérique.

3- Le Crépuscule de la France d’en haut (2016)

On retrouve dans Le Crépuscule de la France d’en haut la thématique des ouvrages précédents : la société française s’organise non pas autour de l’opposition entre la ville et ses banlieues mais plutôt dans une coupure entre les « métropoles » et la France périphérique, c’est-à-dire tout le reste : banlieues et zones péri-urbaines, villes petites et moyennes et ce qui subsiste du pays rural.

C’est la France périphérique qui doit supporter la désertification industrielle et commerciale, le chômage et, de plus, pour les banlieues une perte des repères identitaires accentuée par une immigration incontrôlée et un communautarisme qui sont notre lot quotidien.

A l’opposé, les métropoles  urbaines  (Paris, Londres, Berlin, par exemple ) abritent les « heureux de la mondialisation », cette nouvelle classe dominante qu’on appelle aussi les bobos.

Cette nouvelle bourgeoisie possède l’argent, qui est d’ailleurs sa valeur de référence. Ceci lui permet d’être la seule à pouvoir s’offrir le luxe de vivre au cœur des métropoles, consentant au mieux de faire construire – pas trop près, tout de même – quelques logements sociaux pour abriter les « petites mains » qui lui assureront les services publics ou privés dont elle a besoin au quotidien. Mais généralement la situation se solde par une « bunkerisation » de fait dans les centres-villes, en rejetant les gens les plus modestes vers des banlieues de plus en plus lointaines avec leur cortège de transports en commun surchargés et d’insécurité culturelle.

Cette nouvelle classe bourgeoise est la première à donner des leçons de multiculturalisme et d’anti racisme, alors même qu’elle adopte des stratégies d’évitement de tout contact avec les populations paupérisées. Les écoles à qui elle confie ses enfants, les hôpitaux où elle se fait soigner, les lieux qu’elle fréquente sont justement bien à l’abri de toute forme d’insécurité culturelle (comme l’explique Christophe Guilluy, c’est-à-dire au contact  d’autres cultures jugées peu adaptées au monde moderne). Cette classe est composée de  « faiseurs d’opinion » essentiels pour assurer une emprise sur la majorité, et elle se caractérise par leur martèlement incessant de l’idéologie des droits de l’homme et du vivre-ensemble, ainsi que leur stigmatisation de toute pensée dissidente. Dissidente à quoi ? Mais à l’idéologie libérale bien sûr !

Car ces populations sont composées de dirigeants et cadres supérieurs du secteur économique, de professions libérales de haut niveau, et de la caste politique et médiatique.

Guilluy affirme que le phénomène des métropoles est intrinsèquement lié au triomphe de la mondialisation et de l’idéologie libérale.

De fait, la classe moyenne, qui se pense encore classe moyenne, ou qui est dénommée ainsi, n’existe pratiquement plus. Plus de la moitié de la population française qui se sent encore (à tort) appartenir à la classe moyenne est en fait tellement paupérisée et tirée vers le bas car impuissante face à la mondialisation (ce sont les perdants de l’idéologie libérale) vit (ou survit) dans cette France périphérique dans l’indifférence et l’invisibilité.

S’agissant par exemple du Grand Paris, qu’est ce que ces français de la périphérie vont bien pouvoir y gagner ? on élargit simplement les murs d’enceinte de la ville, en exigeant d’ailleurs que les villes où passe le métro se densifient pour valoriser les investissements. Mais comme les prix au mètre carré sont inatteignables pour les français les plus précaires, ceci contribue également à rejeter loin du mur d’enceinte de la métropole, les populations « excédentaires » dont les classes les plus  favorisées peuvent aisément se passer, étant  donné qu’elles ont déjà  à disposition, dans les métropoles la main d’œuvre nécessaire. 

Christophe Guilluy met, par ailleurs, en évidence que, si cet antagonisme entre la majorité des « gens ordinaires et la classe dominante ultra-minoritaire, ne débouche pas – jusqu’à maintenant, on est en 2016– sur des troubles graves, mis à part les conflits à caractère ethnoculturel, c’est bien parce qu’une part non négligeable des classes populaires demeure persuadée que les bienfaits de la mondialisation l’emportent sur ses effets dévastateurs. Dans ce domaine, la police de la pensée et les médias aux mains des multinationales ou de chefs d’entreprise acquis à la mondialisation ont encore une redoutable efficacité, même si elle est de plus en plus battue en brèche.

L’auteur précise également son analyse sur trois points importants :

  • La confrontation qu’il met en évidence n’a rien à voir avec une révolte contre les « super-riches ». Il souligne à juste titre que ce thème est utilisé comme un leurre ou un paratonnerre par la caste politique et médiatique pour détourner l’attention de ses propres turpitudes, en désignant un ennemi d’autant plus commode qu’on le sait hors d’atteinte.
  • Les questions de l’immigration et du multiculturalisme sont des facteurs aggravants de la désagrégation sociale , car les classes modestes (les petits blancs) ne veulent absolument pas être assimilées à ces « migrants ».
  • Guilluy note que les aspirations des classes populaires au regard de la mondialisation dépassent l’électorat du RN, puisque c’est plus de 50% des Français qui ressent un manque de reconnaissance des valeurs et de l’identité française. 
  • L’analyse de Guilly a ceci de particulier qu’elle s’est révélée d’une grande justesse avec la crise des gilets jaunes, qui ont brandi partout la Marseillaise et les symboles Républicains de la Révolution française.

Christophe Guilluy estime que le processus de ségrégation territoriale et de désertification de la France périphérique sont trop avancés pour être réversibles. Et c’est vrai qu’on ne voit pas comment intégrer des populations qui se trouvent aujourd’hui dans une impasse telle qu’il faudrait un vrai renversement social « mondial ».

Cette frange de population paupérisée dans les pays « développés » existe également dans d’autres pays. Je viens de voir un reportage sur la pauvreté aux USA (40 millions de pauvres qui travaillent et ne peuvent plus accéder à un logement, parfois même se nourrir et question soins, n’en parlons même pas) . Ce qui me parait très étrange c’est que ces populations, victimes de la prédation des plus riches, votent Trump ! Mais à la lumière de ce qu’a écrit Guilluy, je comprends que le fonds de déracinement culturel est tel que le seul discours visant à reconquérir une identité (Make America great again), sans qu'il soit besoin d'agir concrètement pour améliorer  le niveau de vie, est opérant pour les électeurs.  

         

Quelques citations :

Nous vivons un moment où le monde d’en haut a fait sécession. […] Le modèle mondialisé a accéléré les choses avec un processus de clivage, qui géographiquement a fait émerger cette France périphérique. […] Le haut parle de moins en moins au bas.

Le modèle est à bout de souffle, il ne fait plus société. Il n’y a pas eu un complot. On a un modèle économique néolibéral qui s’est installé un peu partout en Occident. Je parle d’un processus de temps long, la désindustrialisation, la financiarisation.

Je définis la classe moyenne comme cette classe hier majoritaire qui réunissait tout le monde, ouvriers, employés, paysans, cadres supérieurs. Si je dis qu’elle explose aujourd’hui, c’est que l’intégration économique se fait mal, très mal.

Les populistes adaptent leur offre à une demande. Celle des catégories populaires est simple : travailler, préserver un capital social et culturel. […] Il s’agit pour les grands partis de faire concurrence aux populistes, de présenter une offre politique.

Une société est saine réellement quand vous avez un haut qui sert les intérêts du bas. C’est le principe de la démocratie, c’est de donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas, et de ne pas renforcer le pouvoir des gens d’en haut par rapport à ceux d’en bas.

Quand on naît en milieu populaire, on meurt en milieu populaire. Ce n’est pas grave. On peut faire sa vie, aimer, avoir des enfants, être heureux – à une condition : être respecté culturellement et être intégré économiquement.      

           

           

Publié dans Litterature

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