L’abîme ("Abgrund", de Thomas Ostermeier, Th des Gémeaux, Sceaux)

Publié le par CERISETTE

L’abîme ("Abgrund", de Thomas Ostermeier, Th des Gémeaux, Sceaux)

J’ai adoré cette pièce qui pour moi relève d’une très grande maîtrise à la fois du texte et aussi de la mise en scène. (Ostermeier n’est pas non plus n’importe qui, et la dramaturge qui a écrit le texte, Maja Zade travaille avec lui à la Schaubühne de Berlin,depuis 1999).

C’est l’histoire d’un diner entre amis.

Cela se passe à Berlin mais ça pourrait aussi bien être Londres, Paris ou Rome.

On est dans le quartier branché des bobos et trois couples vont partager une soirée autour d’un bon repas. Le couple invitant a deux enfants, deux filles dont l’une à 5 ans et demi et l’autre vient de naître.

On discute de tout et de rien, comme le font tous les bobos : de l’eau, des vins, du pain, des verres, de la soupe, de l’avion, des homos, des liaisons entre les uns et les autres, des couples à trois, des migrants, des chiens, des animaux en général, de la politique (« die Linke » qui a perdu son électorat, l’AFD qui est en train de grignoter des « parts » de marché), des prix de l’immobilier, etc... On se pose des questions bizarres : faut-il dire « migrants » ou « réfugiés » ? est ce possible que l’adoption d’un animal puisse avoir un effet sur la stérilité ?  Est-ce que la tapisserie des murs sert à les soutenir ou à masquer les imperfections ? .

Tout le monde y va de son « cliché » (le mot est le même en français en anglais et en allemand, ça doit être un mot français).

Un des convives sort une histoire atroce de cannibalisme, comme dans chaque diner où il se trouve toujours quelqu’un pour franchir les règles de la bienséance, avec ce qu’il croit être, une bonne « histoire ». En soi, ce n’est pas extraordinaire, si ce n’est que ce récit réussit à mettre tout le monde mal à l’aise pendant 5 minutes. Mais la conversation file à nouveau : ces trentenaires ont reçu une éducation soignée, ce sont des urbains, un peu engagés, informés, mais finalement, quand on prend du recul, trop confortables pour réellement agir sur le monde dont ils sont pourtant conscients de la dérive. Ce sont des jeunes gens « insérés », bienpensants, plein de bonne volonté mais, comme beaucoup de bobos de la classe moyenne, trop en harmonie avec leur milieu pour avoir le désir de changer l’ordre des choses. Ce ne sont pas des conservateurs, non, mais même libéraux dans leurs mœurs, ouverts et compréhensifs, on sent qu’ils rejoindront tôt ou tard le camp des égoïstes qui se referment sur eux-mêmes pour vivre dans l’aisance et le conformisme.

Mais pour le moment, nous sommes avec eux, agréablement reçus dans leur univers léger et superficiel, avec une touche de bons sentiments et juste ce qu’il faut d’incorrection pour laisser croire à une forme de liberté de pensée.

Seulement voilà, sous la neige (la scène est voilée derrière un rideau, certes transparent, mais isolant les acteurs du public) couve un drame terrible, une tragédie, une monstruosité, que l’on comprendra au fur et à mesure. C’est la terre qui s’ouvre sous les pieds des convives, c’est l’abîme, là, à portée de main…Et les bons sentiments s’étranglent devant la réalité, les convives se montrant alors dans l’impossibilité d’adopter un comportement vraiment empathique et humain.

J’ai adoré la mise en scène très originale. Nous sommes équipés de casques qui amplifient les voix des acteurs et les bruits de la cuisine. Ces sons nous permettent aussi de nous concentrer sur le drame, de nous rapprocher des acteurs, de la scène, et finalement de nous-mêmes.

Et l’histoire est racontée par fragments, qui ne suivent pas forcément un ordre chronologique. On zappe dans les conversations, soulignées par des textes projetés en video, comme « VIN ROUGE », « PORTES », « SANTE », « SOUPE »,  etc…

Et la narration m’a fait penser à des fragments de miroirs, brisés, dans lesquels nous nous noyons progressivement. C’est une sorte de puzzle que nous sommes invités à reconstituer au long de la soirée. OSTERMEIER dit qu’il est possible d’y voir deux récits, l’un en surface, l’autre en profondeur, en back stage, en souterrain.

Je recommande vivement cette mise en scène si toutefois elle viendrait en tournée vers chez vous.

Mise en scène : Thomas Ostermeier/Schaubühne Berlin
Dramaturgie : Maja Zade

Publié dans Théatre

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