Oreste à Mossoul (th des Amandiers Nanterre)

Publié le par CERISETTE

Oreste à Mossoul (th des Amandiers Nanterre)

En effectuant des recherches pour Empire — spectacle créé en 2016 et que j’ai vu également aux Amandiers à Nanterre, — à la frontière entre l’Irak et la Syrie, à portée de vue de la ligne de front des combattants de Daech, Milo Rau a eu l’idée de monter une Orestie moderne.

Bien que ce ne soit pas dans les principes de Milo Rau de reprendre les textes classiques, je rappelle quand même la trame de l’Orestie et le contexte de sa création :

L’Orestie est représentée en 458 av. J.-C. aux Grandes Dionysies d'Athènes. Elle est composée de trois tragédies centrées sur l’épopée des Atrides : Agamemnon Les Choéphores et Les Euménides.

L’action se déroule après la chute de Troie. Agamemnon victorieux revient, accompagné de sa captive Cassandre, la fille de Priam le roi de Troie, à Argos où l'attend son épouse Clytemnestre. Celle-ci médite de le tuer pour venger le sacrifice de leur fille Iphigénie, sacrifice qu'Agamemnon avait ordonné pour obtenir des dieux les vents nécessaires au départ de la flotte pour Troie. Le meurtre accompli, Clytemnestre prend le contrôle d'Argos avec Égisthe, le cousin d'Agamemnon, qui partage son lit.

Agamemnon n’aurait pas dû verser le sang de son peuple dans une guerre absurde et injuste.

Oreste, jeune homme, et fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, revient à Argos accompagné de son ami Pylade. L'oracle de Delphes lui a formellement ordonné de punir les meurtriers de son père. Bien décidé à obéir, Oreste se recueille sur la tombe d'Agamemnon quand Électre lui apparaît alors accompagnée du chœur des captives troyennes. Elle vient apporter des libations sur la tombe de son père (Choéphore signifie "porteuse de libations") sur ordre de sa mère Clytemnestre qui l'a envoyée apaiser l'âme d'Agamemnon à la suite d'un rêve funeste ; Oreste se présentera ensuite au palais déguisé en étranger, annoncera sa propre mort puis tuera Égisthe et Clytemnestre.

Désormais matricide, Oreste annonce son départ pour Delphes comme l'a exigé le dieu oracle. Mais voilà qu’adviennent (pour lui seul) les terribles Érinyes, antiques divinités dont la vocation est de pourchasser sans relâche les enfants matricides. Les Erinyes estiment que Clytemnestre n’avait pas, quant à elle, crée d’offense à son propre sang et qu’elle n’avait pas à être redevable de ce meurtre (elle a tué son mari, les Erinyes défendent une vision matrilinéaire du monde, les Erinyes défendent le monde ancien, tout va changer).

Le dieu Apollon déclarera la nouvelle loi, la loi patriarcale : « Ce n’est pas la mère qui engendre celui qu’on nomme son fils ; elle n’est que la nourrice du germe récent. C’est celui qui agit qui engendre. La mère reçoit ce germe, et elle le conserve, s’il plaît aux dieux. » Les Érinyes sont dégradées à des simples pleureuses.  Ceci étant, en pardonnant à Oreste d’avoir massacré Clytemnestre, les dieux veulent aussi proclamer la fin des crimes de vengeance— qu’ils ont pourtant télécommandés.

Sur le contexte :

L’époque d’Eschyle, c’est celle du siècle de Périclès, qui a donné ses lettres de noblesse à la démocratie athénienne. C’est d’ailleurs Eschyle qui le premier utilisera ce mot de « démocratie » dans Les Suppliantes. La Grèce antique bascule progressivement, après de graves crises politiques et une suite de réformateurs, vers une plus grande stabilité liée à la construction de la démocratie.

Alors pourquoi avoir rapproché cette histoire de celle de Mossoul ?

Dans Oreste à Mossoul, on retrouve :

  • L’engrenage de la vengeance et donc de la violence,
  • Mais aussi la fondation mythique d’un nouvel ordre démocratique où triomphent la justice et la réconciliation.

Dans un monde dévasté : Mossoul, la plus vieille ville du monde, dit-on, déjà citée dans la Bible, et dont on verra les ruines, les habitants et les femmes voilées sur l’écran géant au-dessus du plateau, des comédiens hagards sont invités à jouer les crimes d’Oreste et à juger ce qui est pardonnable ou non.

La maison de production de théâtre et de cinéma de Milo Rau, fondée en 2007, se nomme International Institute of Political Murder, ce qui montre les dispositions de l’artiste pour l’exploration des pires horreurs. Il y a beaucoup de crimes et de sang sur le plateau et dans la video qui accompagne toujours les spectacles de Milo Rau, un peu trop à mon goût, car je n’aime pas le gore ! Cependant, on a bien conscience que pour évoquer les pires atrocités de l’Etat islamique, on ne peut pas s’en tenir à des cris d’effroi. Ainsi assiste-t-on, dès le début du spectacle, à l’interminable strangulation d’Iphigénie, sa fille, par Agamemnon, puis aux meurtres successifs des personnages, tout ça sur fond de ruines et de crânes trainant, de ça de là, dans Mossoul… Mais Milo Rau arrive bien à distancier la réalité et la fiction ce qui fait que l’une ne déborde jamais sur l’autre.

Aucun des comédiens de Mossoul, autant dans un procès de fiction que dans la réalité de leurs pensées, n’acceptera de pardonner. Ils infléchiront seulement leur regard s’agissant de la peine de mort. C’est donc l’expérience vivante qui est proposée aux spectateurs comme aux comédiens au travers de ce spectacle.

Pour le reste, Milo Rau applique les principes de son Manifeste en 10 points, appelé le Manifeste de Gand :

« Un : Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle.

Deux : Le théâtre n’est pas un produit, c’est un processus de production. La recherche, les castings, les répétitions et les débats connexes doivent être accessibles au public.

Trois : La paternité du projet incombe entièrement à ceux qui participent aux répétitions et aux représentations, quelle que soit leur fonction – et à personne d’autre.

Quatre : L’adaptation littérale des classiques sur scène est interdite. Si un texte – qu’il émane d’un livre, d’un film ou d’une pièce de théâtre – est utilisé, il ne peut dépasser plus de vingt pour cents de la durée de la représentation.

Cinq : Au moins un quart du temps des répétitions doit se dérouler hors d’un espace théâtral, sachant que l’on entend par espace théâtral tout lieu dans lequel une pièce de théâtre a déjà été répétée ou jouée.

Six : Au moins deux langues différentes doivent être parlées sur scène dans chaque production.

Sept : Au moins deux des acteurs sur scène ne peuvent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus.

Huit : Le volume total du décor ne doit pas dépasser vingt mètres cubes, c’est-à-dire pouvoir être transportable dans une camionnette de déménagement conduite avec un permis de conduire normal.

Neuf : Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle.

Dix : Chaque production doit avoir été montrée au minimum dans dix lieux répartis dans trois pays au moins. Aucune production ne pourra quitter le répertoire de NTGent avant d’avoir atteint ce nombre. »

On parle donc en plusieurs langues sur le plateau, il y a une ville qui émerge de la guerre, il y a des personnages qui ne sont pas comédiens, il n’y a pas d’adaptation littérale des classiques et plus de 80% du texte n’émane pas de la littérature.

Je ne dirais pas qu’il s’agit du meilleur spectacle de ce metteur en scène par ailleurs extrêmement doué, mais on peut le voir quand même, pour les risques et l’invention.

 

Publié dans Théatre, spectacles

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