Faux prophètes et vrais sauveurs

Publié le par CERISETTE

Faux prophètes et vrais sauveurs

En cette période d’été où les uns et les autres cherchent à se détendre au bord de la mer ou à la campagne, je vais vous inviter à faire un tour en Italie. Mer, farniente, soleil ? Ne vous réjouissez pas trop vite, il s’agit d’évènements et de situations graves, et qui révèlent la difficulté de nos sociétés européennes à résoudre leurs problèmes, à commencer par ce que j’appellerais le « mieux-vivre ensemble ».

Elle s’appelle Carola Rackete, elle est allemande, elle a 31 ans, elle est officier de marine, diplômée de sciences nautiques et aussi titulaire d’un master de protection de l’environnement. Elle a déjà été aux commandes d’un brise-glace près du Pôle Nord. Elle est capitaine du « Sea Watch », un des seuls navires (ou le seul) encore en état de secourir, dans la Méditerranée, des migrants en provenance des côtes africaines, et en particulier de la Libye. En résumé, une sacrée femme à la barre ! Fin juin, elle a « forcé » l’entrée du port de Lampedusa pour y faire débarquer 42 migrants en situation de détresse qu’elle avait recueillis dix-sept jours plus tôt. Son navire ayant percuté un bateau des garde-côtes, cet incident, qu’elle a regretté et dont elle s’est excusée, a été monté en épingle par le gouvernement italien et son triste sire de ministre de l’intérieur.

Figurez-vous que les pauvres garde-côtes « auraient pu y laisser leur peau » et que « cette riche Allemande hors la loi est dangereuse » ! Depuis, elle est insultée par les uns (je vous dispense des termes) et portée aux nues par les autres qui, je l’espère, représentent une large part de l’opinion publique italienne et européenne. Après avoir été immédiatement arrêtée par les zélés policiers du ministre de l’intérieur, elle a été libérée le 2 juillet par un juge (eh oui, il y a encore des juges indépendants en Italie) qui a considéré que le sauvetage de naufragés en mer s’imposait devant toute autre considération, légale ou politique. Des cagnottes lancées sur les réseaux sociaux ont collecté plus d’un million d’euros pour ses frais d’avocat et ceux de son ONG. En effet, Carola Rackete reste poursuivie pour « aide à l’immigration clandestine ». A quoi elle répond : « Ce n’est pas vrai ! quand les bateaux de sauvetage ne sont plus là, il n’y a pas moins de traversées. Il y a juste plus de morts ».

Elle a raison, malheureusement, dans son constat : 42 personnes sauvées, c’est peu face aux 426 morts constatés depuis le début de cette année en Méditerranée, avant même la toute récente tragédie qui a vu disparaître 110 personnes au moins (dont beaucoup de femmes et d’enfants) dans un naufrage au large de la Libye. Alors que, sur la même période, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le nombre d’arrivées en Italie et à Malte, en forte diminution par rapport aux années précédentes, s’est élevé à 4600. Ce qui conduit l’OIM à constater que le taux de mortalité en mer a explosé ! La situation est suffisamment grave pour que l’ONG « SOS Méditerranée » décide de faire revenir un nouveau navire pour des opérations de sauvetage face aux  côtes de la Libye.

Naturellement, il y a débat sur les causes de cette tragédie et la façon d’y mettre fin. Bien sûr, il s’est constitué des réseaux mafieux de passeurs qui se font un argent fou en incitant ces malheureux à traverser la Méditerranée. Ce sont des « pousse au crime ». Je n’ai pas toutes les réponses, ni même toutes les clés de ce débat qui doit rechercher des solutions au niveau de tous les pays riverains de la Méditerranée et bien évidemment de l’Union européenne. Ce qui me préoccupe, c’est la façon dont ce débat est rendu passionnel, irrationnel, par la façon dont on focalise notre attention sur ces drames : car beaucoup de médias, de réseaux sociaux et malheureusement de plus en plus de responsables politiques nous présentent ces arrivées de migrants comme un danger, danger pour les pays riverains directement concernés et danger pour l’Europe. Ce qui conduit d’ailleurs, si on force le trait, à une opposition un peu caricaturale : politiques contre humanitaires. Alors même que le nombre de réfugiés arrivés en Europe a considérablement diminué depuis le « pic » de 2015.

Mais on brandit coûte que coûte le danger de ces arrivées par la mer, en Italie au premier chef puisque, depuis le « verrouillage » par les Turcs de leur frontière, moyennant finances de l’Union européenne, les tentatives de traversée les plus nombreuses se font depuis la Libye face à l’Italie.

Et si on parlait des vrais dangers, de tous les dangers qui menacent les populations, et pas seulement de cette vision fantasmée d’une submersion démographique des habitants de la péninsule, ou de l’Europe ?

Oui, en Italie, il existe de graves dangers qui menacent la vie même des habitants. Ce sont les catastrophes naturelles, les tremblements de terre et le volcanisme en particulier. C’est un des pays européens les plus touchés par ces risques. Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques sont difficiles à prévoir et de nombreux scientifiques, en Italie comme ailleurs, essaient de mieux comprendre ces phénomènes et recherchent comment mieux protéger les populations.

Un volcan inquiète tout particulièrement les spécialistes : c’est le Vésuve près de Naples. Dans les temps historiques, depuis la célèbre éruption de l’an 79 décrite par Pline le Jeune, il a connu régulièrement de violentes éruptions, la dernière remonte d’ailleurs à 1944, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont des éruptions très violentes, explosives, caractérisées par des projections avec une force inouïe de morceaux incandescents du magma et de cendres de toute sorte dans un très large périmètre. Peu d’agglomérations dans le monde sont si proches de « leur » volcan. Alors même que l’urbanisation ne cesse de se développer sur ses flancs. Une urbanisation très anarchique et désordonnée, rien à voir avec les larges boulevards du Paris haussmannien ou les belles avenues de Milan ou Turin. Un mélange d’immeubles hauts, trop hauts, de petits pavillons et de cabanes de bric et de broc, compressés le long de rues étroites surencombrées, qui a fini par « saturer » toute la bande de terre qui s’étire entre la mer et les pentes du volcan.

Et, surtout, beaucoup, beaucoup de constructions sans permis, ou autorisées avec des passe-droits, dans une région où la mafia locale, la « camorra » dénoncée par Roberto Saviano, contrôle de multiples trafics. On estime que la zone la plus dangereuse, la « zone rouge », qui s’étend sur 200 km2, est peuplée d’environ 600 000 personnes sur 18 communes. 600 000 personnes à évacuer d’urgence. Dans les plans d’intervention actuels, il faudrait six à sept jours, avec des déplacements programmés vers différentes régions d’Italie pour éviter une saturation des zones urbaines limitrophes, elles aussi exposées et très denses avec l’agglomération de Naples qui compte plusieurs millions d’habitants. Et, pour bien faire, il faudrait réduire cette durée à deux ou trois jours, on espère que les plans d’évacuation le permettront dans 20 à 30 ans. En fait on a du mal à imaginer ce que représenteraient ces mouvements de centaines de milliers de personnes jetés sur des routes complètement saturées et peut-être impraticables.

Le Vésuve est scruté en permanence par les scientifiques de l’Observatoire du Vésuve basé à Naples et des systèmes d’alerte sont mis en place.  C’est bien et il faut espérer que la prochaine prévision d’éruption laissera suffisamment de temps pour organiser des sauvetages et une évacuation, mais que fait-on en attendant pour lutter contre l’urbanisation anarchique et, surtout, expliquer aux habitants la nature de ces vrais dangers et rechercher avec eux comment mieux vivre sur cette terre à laquelle ils sont attachés ?

Pourquoi ce rapprochement entre les dangers des volcans et les soi-disant dangers que représenterait l’arrivée des migrants (je ne sais plus trop comment les appeler tellement l’usage des mots est perverti pas l’instrumentalisation des débats) ?

D’abord parce qu’il faut aborder ces questions de risques majeurs, qu’ils viennent de l’homme ou de la nature d’ailleurs, qui menacent les populations. Trop souvent nos responsables politiques évitent de traiter les problèmes à la racine, négligent l’éducation des populations, les règles de protection, de construction, d’urbanisme, à mettre en œuvre. Et ils en arrivent à faire peur avec 42 malheureux naufragés qui menaceraient tout un pays en tournant le dos aux vrais problèmes qui touchent des millions de personnes.

Ensuite parce que les solutions ne se trouvent pas avec des « y a qu’à, faut qu’on ». Dans le cas du Vésuve, c’est après des années et des années d’observations, de mesures, d’études de toute sorte, historiques, géologiques, géophysiques, que les scientifiques proposent des solutions que les politiques devraient expliquer et promouvoir avec plus d’énergie et d’enthousiasme. Il faut écouter les scientifiques, vient de déclarer Greta Thunberg lors de sa visite à Paris.

En définitive, pour affronter ces problèmes anxiogènes, faire face aux crises, et nous aider à mieux vivre ensemble, nous attendons des personnes courageuses, compétentes, volontaires, capables d’empathie. Nous n’avons pas besoin de discours violents, simplificateurs et démagogiques (vous voyez à quels soi-disant responsables je pense, je ne veux même pas les nommer). Nous avons besoin de beaucoup de Carola Rackete, une femme vous remarquerez. Souhaitons qu’elle puisse le plus vite possible reprendre du service, libérée de ses tracas judiciaires. Nous avons besoin de beaucoup de femmes et d’hommes comme elle pour tenir la barre face aux écueils et aux tempêtes.

    Allez, je vous souhaite à toutes et tous un bel été.

        

                                                                                              Signé VIEUZIBOU

 

Publié dans Humeurs

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