Andrea Camilleri

Publié le par CERISETTE

Andrea Camilleri

Andrea Camilleri est mort hier, mercredi 17 juillet 2019, je m’y attendais, il avait 93 ans mais j’en suis irrémédiablement attristée. C’était mon auteur préféré. De lui, je connaissais tous les tics d’écriture, la saveur du sicilien reconstitué, ses phrases amusantes, ses ritournelles, ses personnages, sa manière de construire le récit.

J’ai tellement tout lu de lui qu’il faisait vraiment partie de ma famille. A un point tel qu’en début d’année, j’ai écrit 3 posts sur lui (redoutant déjà sa disparition) et que la veille de son décès, j’ai rêvé à lui toute la nuit. C'est ici, ici, et ici

J’ai choisi, pour lui rendre hommage, de le citer, en italien d’abord, que je traduirai ensuite (oui, j’ose traduire moi même, car les traductions françaises de Camilleri ne m’ont jamais paru pertinentes, surtout pour les interprétations du dialecte sicilien).

D’abord quelques mots de la Sicile, son pays d’origine, tant célébré au travers de tous ses récits :

« Le nazioni che combattono il fascismo sappiano che la Sicilia non fa causa comune coi banditi che scatenarono la guerra e che si ostinano a farcela combattere in loro difesa, conducendoci cinicamente allo sterminio. Siate pronti alla riscossa: il giorno della giustizia si approssima. Noi non ci troveremo tra i rei, ma tra i giudici.”

Les nations qui combattent le fascisme savent que la Sicile ne fait pas cause commune avec les bandits qui déclenchent la guerre et qui s’obstinent à combattre pour leur défense, mais en nous conduisant cyniquement à l’extermination. Tenez-vous prêts : le jour de la justice approche. Nous ne serons pas avec les rois mais avec les juges.

“Tra siciliani, un vero amico non deve chiedere all’altro una qualche cosa, perché non c’è bisogno, in quanto sarà preceduto dall’offerta dell’amico, che ha intuito la domanda che sarebbe arrivata.”

Entre siciliens, un vrai ami ne demande rien à un autre, parce que ce n’est pas nécessaire, parce que l’ami aura déjà offert, il aura anticipé et eu l’intuition de ce qu’il fallait.

“Era tradizioni ’n Sicilia che ogni delitto di mafia vinissi, in primisi, fatto passari come originato da ’na quistioni di corna.”

C’était traditionnel en Sicile que chaque délit mafieux soit maquillé, de prime abord, en question de cocu.

Puis, sur une activité fondamentale pour ce bon vivant de Camilleri et qu’on voyait dans chacun de ses romans : la religion de la bonne nourriture.

“Al ristoranti, Mimì fici un tentativo di mittiri il parmigiano supra alla pasta con le vongole ma Montalbano gli affirrò il vrazzo affirmanno che glielo avrebbi tagliato di netto con un cuteddro se osava committiri quel sacrilegio.”

Au restaurant, Mimi fit une tentative pour mettre du parmesan sur les pâtes aux palourdes mais Montalbano lui arrêta le bras en affirmant qu’il lui aurait coupé net avec un couteau s’il avait osé commettre un tel sacrilège.

“Se non mangi in compagnia di una persona che mangia con gusto, allora il tuo piacere di mangiare è come offuscato.”

Si tu ne partages pas le repas avec quelqu’un qui aime manger, alors ton plaisir de manger est contrarié gravement.

Un autre passion de Camilleri et je n’en donnerai qu’une citation tellement il y en a : les femmes

“L’esempio assoluto del meglio della donna siciliana: riservata, tenace, determinata, convinta delle proprie idee e pronta a battagliare per esse, e nello stesso tempo dolcissima, generosa, comprensiva, sensibilissima.

L’exemple absolu du meilleur de la femme sicilienne : réservée, déterminée, convaincue de ses propres idées, prompte à batailler pour elle, et , dans le même temps, très douce, généreuse, compréhensive, très sensible.

Sur la politique, Camilleri ne mâchait pas ses mots :

Che paìsi era quello indove un deputato regionali, connannato in primo grado per aviri aiutato mafiosi, viniva promosso senatori?

C’est dans quel pays qu’un député régional, bien connu pour avoir aidé des mafieux, est promu sénateur ?

“L’italiani non amano sintiri le voci libbire, le virità disturbano il loro ciriveddro in sonnolenza perenni, preferiscino le voci che non gli danno problemi, che li rassicurano sulla loro appartinenza al gregge.”

Les Italiens n’aiment pas entendre les voix qui parlent librement, la vérité  dérange leur cerveau en somnolence éternelle, ils préfèrent les voix qui ne leur posent pas problème, qui les rassurent sur leur appartenance au troupeau.

“Il rinnovamento avverrà quando qualcuno avrà finalmente il coraggio di dire che in politica non tutto è possibile.”

Le renouvellement viendra quand quelqu'un aura finalement le courage de dire qu'en politique, tout n'est pas possible.

Sur la période Berlusconi, voilà ce qu’il disait :

“Il fango della corruzione, delle mazzette, dei finti rimborsi, dell’evasione delle tasse, delle truffe, dei falsi in bilancio, dei fondi neri, dei paradisi fiscali, del bunga bunga.”

La boue de la corruption, des pots de vin, des remboursements fictifs, de l’évasion fiscale, des mensonges, des faux bilans, des dessous de table, des paradis fiscaux, du bunga-bunga…

Sur la Mafia, non plus, Camilleri ne faisait pas de quartier :

“Se la mafia fosse stata un’associazione, invece che un modo di vivere, forse Mori avrebbe potuto sopprimerla per un certo periodo, ma in realtà le sue complesse cause sociali ed economiche non potevano essere rimosse in così breve tempo o soltanto con questi metodi.”

Si la Mafia  était une simple association, au lieu d’être une façon de vivre, peut-être que Mori aurait pu la supprimer pendant quelque temps, mais en réalité, ses causes sociales et économiques complexes ne peuvent être changées en si peu de temps ou avec ces seules méthodes. (NB: Mori était le préfet anti Mafia de Mussolini)

Camilleri portait donc sur son époque, sur la politique et les dérives de la Mafia un œil non seulement critique mais terriblement averti et impitoyable, sans pour autant perdre sa tendresse pour tous ses contemporains et son amour de la vie.

Il pouvait, au détour d’une phrase, philosopher sur la vie et la mort comme ci-dessous :

“Arriva un momento nel quale t’adduni, t’accorgi che la tua vita è cangiata. Fatti impercettibili si sono accumulati fino a determinare la svolta. O macari fatti ben visibili, di cui però non hai calcolato la portata, le conseguenze.”

Il arrive un moment où tu t’aperçois que ta vie a changé. Des faits imperceptibles se sont accumulés jusqu’au point de bascule. Ou alors des faits bien visibles, desquels pourtant tu n’as pas perçu la portée, les conséquences.

“Confesso, con Neruda, che ho vissuto. Ma mi corre l’obbligo di confessare anche che, alla mia veneranda età, molte delle cose per le quali ho vissuto mi appaiono come fatte da una persona che aveva il mio nome, le mie fattezze, ma che sostanzialmente non ero io”.

Je confesse, avec Neruda, que j’ai bien vécu. Mais je tiens à confesser aussi qu’à mon âge vénérable, beaucoup des choses pour lesquelles j’ai vécu m’apparaissent comme exécutées par une personne qui avait mon nom, ma renommée, mais qui, substantiellement n’était pas pas moi.

Et maintenant qu’il s’en en allé dans la nuit profonde de l’éternité, je veux retenir cette belle sensation, qui vient de la Sicile profonde et de son amour pour cette terre mystérieuse qui l’aura tant inspiré :

« Dai finestrini aperti dell’auto gli arrivavano gli odori di una notte di mezzo maggio, ventate di gelsomino dai giardinetti delle ville alla sua destra, folate di salmastro dal mare a sinistra.”

Des fenêtres ouvertes de la voiture venaient les odeurs d'une nuit de la mi-mai, des rafales de jasmin des jardins des villas à sa droite, des rafales de sel de la mer à gauche. "

Je voudrais dire à mes amis siciliens combien cette perte est cruelle et combien leur île est la plus belle du monde!

Vorrei dire ai miei amici siciliani quanto son triste di questa fine et quanto la loro isola mi sembra bellissima!

Publié dans Litterature

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