La maison du chat

Publié le par CERISETTE

La maison du chat

(ce post est une fiction)

Le chat n’a pas attendu : dès que la porte s’est entrebâillée pour me faire entrer, il s’est sauvé dans le jardin, se faufilant entre mes jambes en un éclair zébré de roux. Et le chat s’est plongé dans la verdure du jardin, disparaissant complètement dans les herbes hautes.  Le jardin était planté de quelques arbres feuillus, d’orties, d’amarante, de mouron rouge, d’ambroisie, de plantes grimpantes, de lianes, et d’autres tiges enchevêtrées.  Depuis cette marée verte, émergeaient un vieux banc de bois, une balancelle désarticulée, et une corde à linge complètement distendue. Les herbes et l’état d’abandon rendaient ce jardin totalement impraticable malgré les traces d’une utilisation ancienne plus régulière et plus festive.

La maison elle-même était envahie de lierres qui s’entortillaient sur les moindres aspérités des murs. De vieilles balconnières, aujourd’hui semées de fleurs des champs portées par le vent, ornaient les fenêtres. L’entrée était pavée par des coquilles d’huitres et de moules, bordée par des bouteilles et pots de verres vides de telle sorte qu’on ne pouvait pas ignorer les habitudes alimentaires des propriétaires, surtout que la demeure était située assez loin de la mer.

John s’est tout de suite inquiété pour le chat, il n’aimait pas le perdre dans ce jardin délaissé des hommes, mais qui devait être un véritable régal pour les sens des petits félins. Et il a fallu tout de suite se mettre à chercher l’animal, en l’appelant, en secouant sa boite de croquettes, en le suppliant de revenir frotter son dos contre nos jambes.

John et Aline vivaient là depuis de nombreuses années, c’était un de leurs rêves, une maison à la campagne, dans un bourg un peu isolé, mais une grande maison, avec beaucoup de place. C’était devenu la maison de la belle au bois dormant mais au début ça avait dû être une sorte de château !

« Non, me répond John, quand on a acheté, c’était complètement en ruine ! J’ai dû tout concevoir et faire aménager pour que ça corresponde à ce que je voulais. Enfin surtout moi, parce que j’ai beaucoup besoin de lumière ».

Je suis enfin en train d’entrer, on a retrouvé le chat. Des yeux verts dans une robe tigrée presque rouge ! C’est Colette son petit nom, parce que c’est une chatte.

Ça sent l’urine de chat là-dedans, je ne suis pas bégueule et Colette est une bête splendide, mais j’aime pas trop les odeurs d’ammoniaque. Je comprends que John développe une sorte de paranoïa avec sa chatte, il a peur qu’elle ne revienne plus quand elle sort dans le jardin. Mais bon sang, comment pourrait-elle s’envoler dans cette campagne écartée ? On serait en ville, je partagerais les angoisses, mais là, non, pas du tout.

A l’intérieur de la maison, pas un centimètre carré de libre. John est peintre et c’est un peintre prolifique. Il a rempli tous les recoins de cette maison bizarre avec ses œuvres. Beaucoup de dessins, des gouaches, des huiles, des eaux fortes, des portraits, des femmes, des chevaux. Je visite tout, d’un bout à l’autre, et malgré sa canne et ses difficultés pour marcher, John m’explique tout, les éclairages, les sujets, les caractères, sa façon de travailler.

« Par imagination essentiellement ». John l’affirme mais cela me semble extraordinaire, comment imaginer des chevaux au trot, au galop, sur des champs de course, des scènes compliquées avec des personnages en mouvement, des chats qui s’étirent, des femmes qui bougent, des gens qui mangent ? Je suis si immergée dans ces tableaux que je finis par m’habituer à la caisse du chat, (olfactivement non sortie depuis quelques jours ) et que je me laisse envahir par toutes les émotions qui naissent de ces représentations.

Il y a un escalier qu’on peut à peine grimper tellement il y a de cadres accrochés dans la cage. Je me baisse, me tourne de profil. En haut, sur toute la longueur c’est pareil. Il y a bien des thèmes par ambiances. Par exemple tous les chats sont suspendus dans la salle de bain, et il y a beaucoup de nus dans les chambres. Les chevaux, c’est plutôt pour les passages. Et on trouve la période bleue, traditionnellement la plus ancienne, dans les pièces à vivre.

Colette la chatte, s’enroule en ronronnant autour de mes pieds pendant que John fait le tour du propriétaire.

Il se passe un long moment avant qu’Aline nous invite à table. Dehors il s’est mis à pleuvoir dru. J’aime bien être "coquillée" dans cette caverne pendant la pluie. Leur maison, c’est une sorte de grenier où tout nous invite à la régression. Ça a le goût du péché ! Car je crois que nous avons tous passé des enfances rêvasseuses à lanterner sur nos lits en écoutant la pluie tambouriner les solives au-dessus de nos têtes. Nous avons tous perdu du temps à nous créer des mondes irréels, pleins d’animaux fantastiques et de personnages magiques. Nous avons tous gribouillé des mots, des choses, des couleurs, des traits, sur des murs, des vitres, des miroirs et des portes. Nous avons grimpé aux arbres, nous avons dessiné dans le ciel, nous nous sommes égarés dans nos pensées. La maison de John et Aline est une vraie occasion de revivre cette nostalgie, malgré (ou plutôt à cause de) la poussière et les inévitables toiles d’araignées.

John parvient encore, avec son peu de forces, mais à l’aide d’un sabot, à ouvrir de succulentes huitres. Cette fois-ci, c’est moi qui m’inquiète pour lui. Je crains qu’il ne se blesse, il semble tellement âgé avec sa canne et ses cheveux blancs tout embrouillés. Lui, en revanche, ne se préoccupe pas, il est très confiant, il peut ouvrir ces huitres. Soudain je remarque que je ne lui trouve pas du tout l’allure d’un artiste.

Bêtement je me représente un peintre dans un grand tablier et avec des petites lunettes, un peu comme Matisse, ou bien encore une grande barbe comme Renoir, Pissarro ou Monet. C’est peut-être parce que John me parait trop « normal » que je ne perçois pas tout de suite chez lui ce qui serait pour moi le modèle de l’artiste.

A table, les huitres avalées et le café servi, la conversation se dirige vers la vie passée de John et Aline.

Les deux se sont connus il y a 60 ans, quand ils étaient tout jeunes, à peine 20 ans chacun. C’est beau d’être encore ensemble après tant de temps, c’est rare et c’est beau, toute une vie, à deux, pas d’enfants mais à deux ! Je m’enthousiasme trop vite et le leur dis.

Et c’est à ce moment que John raconte ce qui l’oppresse et qu’il a dû déjà ressasser des milliers de fois. Aline l’a quitté ! Il y a 50 ans !

« L’a quitté ! »

Aline, que je redécouvre, presque dissimulée, toute petite face à John, dans l'ombre de cette montagne de narcissisme et de talent, Aline a osé, un beau jour, le quitter lui ! « Elle est allée voir un psy, explose John, et ce psy l’a convaincue de me quitter ! Tu te rends compte, ce psy a gâché ma vie ».

  • « D’ailleurs, je suis allé le voir en 1963, avec un couteau dans ma poche. Il n’était pas là, heureusement pour lui, il n’y avait que la bonne, mais je lui aurais bien coupé le cou ! , crois moi, il a bousillé ma vie ! »

Je n’ose pas en demander plus, je regarde Aline, dans le creux de l’obscurité, je scrute son expression, j’essaie de deviner. Aline semble ailleurs, absente, pas triomphante, non, mais insensible. Depuis le temps, elle a dû en encaisser, des remarques, sur ce divorce qu’elle a bel et bien demandé et obtenu, il y a si longtemps. Extraordinaire qu’elle soit encore là ! Mais divorcée, elle l’est, pour sûr !  Dans un premier temps, je me demande ce que ça a changé pour elle, puis en y réfléchissant et devant son expression distante, tout à coup, je comprends.  Je suis certaine qu’elle a bien fait, je suis certaine qu’Aline a su se « sauver », même si elle est encore là, si elle est « revenue » en quelque sorte, elle s’est quand même sauvée, elle n’est pas restée mariée. Et, en conséquence, je sens, je suis convaincue qu’elle a eu, elle aussi, de la chance, comme le psy qui l’a aidée :  elle a senti le danger, elle a, dans un remarquable effort sur elle-même, décidé et fait le bon choix.

Je comprends sans bien savoir, mais je comprends. Je comprends pourquoi cette maison est remplie à ras bord de tableaux, pourquoi le garage est lui aussi complètement envahi du travail de John, ce peintre inépuisable, je comprends l'impression d'immobilité, je comprends aussi pourquoi la chatte Colette ne peut pas sortir dans le jardin, pourquoi sa disparition momentanée provoque une crise d’asthme, pourquoi les extérieurs de la maison sont si touffus, si impénétrables ! Je comprends tout !

Sur le chemin du retour, dans la voiture, en traversant un paysage ruiné par la pluie, je pense aux toiles d’araignées, à la difficulté de nous extraire de nos passions, de nous délivrer de ce qui nous tient, de nous libérer de nos chaînes, aux folies que nous dissimulons et qui nous perdent …à la fin.

 

Publié dans Humeurs

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