La guerre des pauvres (Eric Vuillard, ed Actes Sud)

Publié le par CERISETTE

La guerre des pauvres (Eric Vuillard, ed Actes Sud)

On situe généralement l’arrivée du protestantisme avec l’arrivée de Luther quand, le 31 octobre 1517, le moine augustin allemand et docteur en théologie Martin Luther publie les 95 Thèses dénonçant les travers de l’Église catholique romaine comme la vente des indulgences, et affirme que la Bible doit être la seule autorité sur laquelle repose la foi.

Ceci d’autant plus qu’une prodigieuse invention allait révolutionner l’accès au texte en 1450 à Mayence, ville de naissance de Gutenberg !

Mais Eric Vuillard veut nous rappeler que le protestantisme a des racines très profondes. Il nous "raconte", dans ce petit livre merveilleusement écrit , le combat de Thomas Müntzer, qui prêche la Parole divine en Saxe puis en Bohème aux alentours de 1520. Cet homme d’Église croit en une chrétienté authentique et pure et considère que tout est dans les Évangiles. Il pense qu’il existe « une relation directe entre les hommes et Dieu ». C’est un contemporain de Martin Luther.

A travers l’idée de la Réforme et l’histoire de la chrétienté, Eric Vuillard nous parle aussi la diffusion d’idées révolutionnaires contre l’ordre établi. Son écriture est si belle que, pour une fois, je vais le citer largement pour construire ma chronique. Je ne pourrais jamais dire mieux que lui, c'est un orfèvre de la langue.

Les racines de la protestation prennent corps dès le XIIème et surtout le XIVème siècle en Angleterre, avec les révoltes paysannes, révoltes, on s’en doute matées dans le sang. Le Roi d’Angleterre Edouard III est parti à la guerre en France (guerre de 100 ans) , mais les guerres coûtent cher. Il lève donc un énième impôt sur les plus pauvres, une poll tax, qui va déclencher une insurrection.

Au début de 1381, la révolte éclate en Essex et se répand vite dans le Kent, le Sussex, le Norfolk. Partout, les nobles fuient, les châteaux brûlent. L'un des meneurs, le prédicateur John Ball, prêche l'égalité entre les humains. Arrêté en mai par les gardes de l'archevêque de Cantorbéry, il est emprisonné dans la sinistre Tour de Londres.

Un théologien John Wyclif, défend déjà,  à partir de 1374, quelques principes contestataires. La véritable Église est l’Église invisible des chrétiens en état de grâce. S’ils sont en état de péché mortel, les membres de la hiérarchie, et le pape lui-même, en sont exclus.  Dieu exerce directement, sans l’intermédiaire du pape, son droit sur les biens terrestres ; les rois n’ont de comptes à rendre qu’à Dieu seul, ce qui donne dans le texte d’Eric Vuillard :

« Ainsi, il proposa qu'on désigne les papes par tirage au sort. Dans son élan, il n'était plus à une folie près, il déclara que l'esclavage est un péché. Puis il affirma que le clergé devait vivre désormais selon la pauvreté évangélique. Enfin, pour vraiment emmerder le monde, il répudia la transsubstantiation, comme une aberration mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l'égalité des hommes ».

Peu de temps après, un paysan,  Wat Tyler est retourné travailler sur sa terre dans le Kent. Un percepteur royal se présente chez lui : « Il réclame leur contribution, mais la jeune fille de la maison (fille de Tyler) ne peut pas payer, ils ont à peine de quoi vivre. Le percepteur lui arrache sa robe, il la jette sur une paillasse et il se paie. Elle a quinze ans. Elle est jolie. Elle est la valeur même. Mais la progéniture des pauvres ne vaut rien ».. Encouragé par ses voisins, Tyler assassine à coups de marteau l'agresseur de sa fille. Les paysans du Kent l'élisent chef des rebelles. Celui-ci, qui ne peut plus revenir en arrière, accepte.

Leur première direction est Cantorbéry où ils libèrent John Ball. Puis ils décident de marcher sur Londres. Sur leur chemin, ils ouvrent les prisons et décapitent les juges qui tombent entre leurs mains. Le 10 juin, lorsqu'ils arrivent aux portes de la capitale, ils sont près de 100 000 insurgés qui exigent de parler au roi.

Wat Tyler ne veut pas renverser le gouvernement mais exige des réformes. C'est pourquoi il veut négocier avec le roi. C'est pourquoi aussi il impose une discipline à ses hommes en interdisant les pillages et en punissant de mort les fautifs.

Finalement Richard II (successeur d’Edouard III) accepte de le rencontrer. Le jeune roi de 15 ans arrive à bord d'une barque sur la Tamise, et rencontre Tyler à Mile End, un faubourg de Londres. Le capitaine des insurgés exige l'abolition du servage, de la poll tax et du privilège de la chasse et de la pêche de la noblesse. Le roi veut gagner du temps. Il accepte tout (les promesses n'engagent que ceux qui y croient) et fixe rendez-vous au lendemain pour finaliser les détails de l'entente. Ce sera un carnage et on ne parlera plus d’abolir le servage et les taxes pendant des siècles. Mais le germe de la révolte et son socle moral étaient semés.

Nous voilà maintenant avec Thomas Müntzer en 1520.

« Depuis longtemps, on éprouvait une impression troublante, pénible, il y avait tout un tas de choses qu'on ne comprenait pas. On avait du mal à comprendre pourquoi Dieu, le dieu des mendiants, crucifié entre deux voleurs, avait besoin de tant d'éclat, pourquoi ses ministres avaient besoin de tellement de luxe, on éprouvait parfois une gêne. Pourquoi le dieu des pauvres était-il si bizarrement du côté des riches, avec les riches, sans cesse ? Pourquoi parlait-il de tout laisser depuis la bouche de ceux qui avaient tout pris ? »

Car «Les querelles sur lau-delà portent en réalité sur les choses de ce monde».

Müntzer raconte la Bible en allemand partout où il passe en notamment en Bohème.  « Ainsi, des quatre coins de l'Empire surgirent des hordes de misérables. Müntzer chantait, la foule venait. Le landgrave de Hesse n'en croyait pas ses yeux. Puis ce furent les ouvriers des villes, les fous, toute la paysannerie se souleva brusquement. Il y eut un grand effroi chez les nobles et les bourgeois. Les femmes quittaient le foyer, les enfants marchaient à travers champs la suite du Saint-Esprit. Les jeunes filles, les vagabonds, la populace atroce, les bêtes même ! On vit ainsi toutes sortes de gens, allant par deux ou trois, tout seuls aussi, partis sans bagage, sans rien. On ne savait pas ce qu'ils voulaient. Les seigneurs et leurs bandes armées n'osaient plus rien faire ; ils les regardaient passer, effarés. Une vague crainte commençait de naître. Que fallait-il décider ? On n'avait jamais vu ça. Tout le monde laissait derrière lui sa maison, sa cahute, et rejoignait la foule errante. Et où allaient-ils tous ces gens ? On l'ignorait. On craignait même de les disperser. Ils dormaient dans les bois, dans la paille, rêvant. »

« Peu de temps après il [Müntzer] est convoqué devant le duc Jean, le prince héritier, le bailli, le bourgmestre et le conseil, afin qu'on se fasse une idée plus précise de la doctrine d'un tel homme. Mais, au lieu de la justification qu'ils attendaient, voici que Müntzer se met à commenter un songe, et pas n'importe lequel, celui de Nabuchodonosor, où Daniel annonce au roi la fin de son royaume. La tête d'or tombe. Les pieds d'argile sont broyés. Tous les royaumes qui succèdent à Babylone sont détruit, sauf un. Celui-là est indestructible, et c'est le Royaume de Dieu.
Les princes n'aiment pas qu'on évoque devant eux la destruction des royaumes. Cette idée les chagrine. Le songe de Nabuchodonosor est une prophétie de malheur
. »

On devine la fin, Muntzer sera exterminé avec des milliers, des dizaines de milliers de pauvres gens. « Car les puissants ne cèdent jamais rien, ni le pain, ni la liberté. »

« Aimer les pauvres, c'est aimer la pauvreté haïssable, ne plus la mépriser. C'est aimer l'homme. Car l'homme est pauvre. Irrémédiablement. Nous sommes la misère, nous errons entre le désir et le dégoût. »

Et ces quelques mots de fin « Le martyre est un piège pour ceux que l'on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

Toute ressemblance avec des situations actuelles n’est évidemment pas fortuite, le livre est paru en Janvier 2019.

 

Publié dans Litterature

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