Eugène Onéguine (Théâtre G. Philipe, Mise en Scène: Bellorini)

Publié le par CERISETTE

Eugène Onéguine (Théâtre G. Philipe, Mise en Scène: Bellorini)

Ce n’est pas vraiment ce qu’on appellerait une mise en scène spectaculaire, car tout a été conçu pour le texte.

Eugène Onéguine, c’est le chef d’œuvre d’Alexandre Pouchkine, petit génie de l’âme russe, un roman inclassable que son auteur a mis 10 ans à écrire, en vers, complètement en octosyllabes.

Alexandre Pouchkine est né à Moscou en 1799, dans une famille de la noblesse russe relativement aisée, férue d'art et de littérature, où l'on parle le français. À dix ans, il lit Voltaire et La Fontaine dans le texte.

Par sa mère, une des beautés de Saint-Pétersbourg, il descendait d'une des plus brillantes familles de la noblesse de service instituée par l'empereur Pierre Ier.  Par son arrière-grand-père maternel, Abraham Hannibal, un africain affranchi et anobli par Pierre le Grand, il avait hérité d’origines abyssines.

Pouchkine n'a pas eu une enfance heureuse : sa propre mère, de laquelle il tirait ses origines africaines, avait rejeté l'enfant à cause de son apparence, notamment de sa peau mate.  Ceci l’avait conduit à de détester sa propre image et à se réfugier dans la lecture.

Lecteur passionné et insatiable, il lisait la littérature classique anglaise et française.  Sa profonde connaissance de la culture française et son parfait bilinguisme (qu'il cultiva toute sa vie) lui avaient valu d'ailleurs le surnom de Frantsouz parmi ses camarades de lycée. Alexandre Pouchkine étonnait son entourage par son aisance à improviser, comme à réciter par cœur des vers innombrables ; sa mémoire était infaillible, sa vivacité d'esprit remarquable.

Eugène Oneguine paraît d'abord par chapitre à partir de février 1825 jusqu'en janvier 1832. La seconde parution complète des huit chapitres a lieu en mars 1833, puis une troisième édition en janvier 1837, soit juste un mois avant le duel fatal de Pouchkine en février 1837. (il avait 38 ans).

Pouchkine est de la génération de Victor Hugo, de Balzac, Stendhal et Musset, notamment. La Bataille d’Hernani et le Rouge et le Noir sont les évènements littéraires français de 1830.

L’histoire d’Onéguine, c’est l’histoire d’un dandy désabusé et cynique, qui s’ennuie tant qu’il multiplie les conduites « borderline », c’est une espèce de Don Juan qui n’a plus aucun espoir d’accomplissement et qui est en attente de ce que la vie pourrait lui apporter de périlleux et d’exaltant.

Dans ce roman, Pouchkine ne cherche pas à dénoncer quelque injustice sociale, ni à s’atteler à un traité de morale. Il raconte, avec légèreté et musicalité, les ressorts de la nostalgie et de l’insatisfaction humaine. Mais j’ai conscience d'avoir résumé bien trop vite une histoire plus complexe : Onéguine séduit la sœur de la fiancée de son meilleur ami, une proie bien facile tant la demoiselle semble timide et effacée. Cependant c’est elle, Tatiana, séduite et brutalement délaissée, qui aura le dernier mot sur ce désinvolte Onéguine. Entre temps, il y a eu un duel, un mort, des années qui passent.

Ce qui est important dans ce spectacle très particulier au théâtre Gérard Philipe, c’est :

  • Le parti pris de Jean Bellorini, le metteur en scène et résident du théâtre Gérard Philipe. La scène est resserrée dans l’espace restant au milieu de gradins bi-frontaux. Tout est disposé pour l’intimité de la représentation. Aucune volonté de « représenter », mais tout est construit pour le texte, autour du texte, récité avec un soin précautionneux, chuchoté parfois par les acteurs qui se courbent pour que la voix se fasse plus présente, plus proche de nous.
  • Cette œuvre est si bien écrite que les russes en connaissent par cœur des passages entiers, il fallait donc que la traduction soit à ce niveau d’exigence.
  • Et justement, dans la traduction d’André Markowicz, le texte est  une pure merveille. Markowicz y a travaillé plus de 20 ans, c’est l’œuvre de sa vie. Et il a cherché à restituer la musicalité de la langue russe, en vers octosyllabiques, en rimes parfaites et chantantes.

Un exemple :

Le soir, déjà ; son traîneau glisse,

Si vite qu’il effraie les gens ;

Le givre luit sur sa pelisse

Et tremble en poussière d’argent. (...)

La  foule attend ; les loges brillent ;

Fauteuils, parterre, tout reluit ;

Le poulailler, pressé, frétille,

Et, s’élevant, le rideau bruit. (...)

Tout applaudit. Entre Onéguine...

  • On remet à chaque spectateur un casque, facile à ôter (on y est invité d'ailleurs).  Les casques permettent de recevoir des bruitages, de la musique (Tchaïkovski, bien sûr), des impressions sonores telles que le souffle des acteurs, le bruit du feu dans l’âtre ou des pas sur la neige, l'écoulement d'une rivière, etc..

Le spectacle est magnifique, encore plus parce qu'il se déroule  dans nos têtes, dans notre représentation mentale et sensorielle. Bref, nous avons accès par notre imagination, à la steppe, aux  bois de bouleaux, au printemps glacés, au soleil de l’été, à la tiédeur des isbas et à tout le paysage de la Russie éternelle qui nous tient tellement à cœur, à nous aussi.

Un autre exemple de traduction étincelante et un morceau de bravoure pour l'auteur lui-même, c'est la lettre de Tatiana, la lettre où elle s’humilie pour avouer un amour qui sera plus tard bafoué, piétiné, presque moqué.

La lettre de Tatiana à Eugène Onéguine

« Je vous écris, quoi d’autre à dire ? 

J’ai tout dit, si je vous écris

Je sais, cela peut vous suffire 

Pour me punir par le mépris.

Mais dans ma peine, mon martyre,

Vous qui gardez un cœur qui bat,

Vous ne vous détournerez pas.

Au début, j'ai voulu me taire ;

Croyez-moi, vous n'auriez pas su

Mon déshonneur, si j'avais pu

Nourrir l'espoir, même éphémère,

De vous revoir de temps en temps

Dans la maison de mes parents.

Juste écouter ce que vous dites,

Répondre un mot, et, seule, après,

Penser, penser, oui, sans arrêt,

Attendre encore une visite.

Les gens, dit-on, vous les fuyez ;

Tout vous ennuie dans nos retraites ;

Chez nous, si vous vous ennuyez,

Pour nous, vous voir est une fête…"

Et enfin, je signale ce qui nous a tous secoués, la scène du duel, scène étonnante quand on sait que quelques mois plus tard, Pouchkine mourra exactement dans les mêmes conditions, tué en duel par un ami, le français d’Anthès, séducteur présumé de sa femme. Bouleversante prescience d’un écrivain au sommet de son art. Toute la Russie pleurera son poète, à son enterrement plus de 10 000 personnes.

La scène est décrite sans aucun pathos, le narrateur d’Eugène Onéguine mentionne simplement les 3 pas, puis 5, le coup de feu qui part le premier, le poète, ami d’Eugène qui s’écroule, c’est tout. La scène n’est pas théâtrale, et c’est bien pourquoi nous la vivons comme un récit, rendu plus proche encore puisque l’auteur nous a confié que toute l’histoire était vraie, réellement vécue par son ami Eugène Onéguine !

 

Publié dans Théatre, Litterature

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