Combattre le voilement Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT ( ed du Cerf)

Publié le par CERISETTE

Combattre le voilement Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT ( ed du Cerf)

J’avais déjà lu pas mal sur le voile islamique dont l’excellent livre  de Chahdortt Djavann "Bas les voiles ! ", éd. Gallimard (2003) et celui de Régis Debray « Ce que nous voile le voile » (ed Gallimard 2004).

Je croyais donc avoir bien compris. Regis Debray intervient juste au moment de l’interdiction du voile à l’école pour les mineures. Il explique pourquoi la laïcité s’accorde avec le voile.

En effet, la laïcité française permet l’expression, par les usagers et citoyens, de leurs convictions religieuses que ce soit dans les lieux publics et les services publics, les lieux de travail ou de loisirs.  Ces expressions ne sont pas limitées aux seuls lieux de culte. En revanche, les employés des services publics, au nom de la même laïcité, ne peuvent pas afficher leurs convictions religieuses, ce qui briserait la neutralité de ces services publics.  Il faut donc distinguer les lieux publics et les entreprises, où la liberté doit être préservée dans les limites de l’ordre public, et les services publics, où les convictions religieuses ou politiques ne peuvent s’exprimer par les employés de ces services publics. En 2004, ce n’est pas au nom de la laïcité mais au nom des valeurs d’égalité femmes/hommes que le port du voile a été interdit pour les mineures à l 'école.

Chahdortt Djavann a expliqué, quant à elle, qui, en qualité d’iranienne a été contrainte ( et même battue à cause de son refus) au port du voile, ce qui se cache de domination masculine sous cette obligation.

Pour moi, le cadre me semblait donc assez clair et je ne comprenais pas pourquoi j’éprouvais encore des résistances à voir ce voile porté, je le répète en toute légalité, dans l’espace public. Je comprenais  bien ce qu’expliquaient celles qui le portaient : elles l’avaient décidé librement, et de ça, je n’en doutais pas (sauf exceptions comme toujours).

Alors pourquoi étais-je gênée ? Après tout, au Royaume Uni et dans bien d’autres pays, cela ne pose pas de questions. Qu’est ce que je n’avais pas compris ?

Et je ne vais pas chercher de justifications dans des textes religieux que je ne connais pas, peu importe au fond ce que les pratiques religieuses stipulent ou pas.

C’est bien comme ça que je suis tombée sur le livre de Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT : "Combattre le voilement".

Voilà ce qui est écrit en présentation  : « Au-delà du voile comme objet, c’est l’acte même du voilement qui doit susciter notre réflexion. Qu’il concerne les mamans des sorties scolaires, l’étudiante syndicaliste, la chanteuse de télécrochet ou les petites filles, le voilement signe un consentement – construit, contraint, ou consenti – à un ordre patriarcal. Le voilement se banalise, de normal, il devient norme. Le soft power islamique s’associe à l’idéologie intersectionnelle pour en faire même un vecteur d’émancipation. Qu’il n’est pas. Qu’il ne sera jamais. Qu’il n’est nulle part. » 

L’auteure annonce d’entrée qu’elle ne fera aucune différence entre les différents types de voiles : foulard, hijab, burka, niqab, peu importe le métrage de tissu.

Elle explique que, bien entendu, le voile n’a pas le même "poids" même selon qu’il est porté par des princesses, ou des pauvres filles de pays pauvres, qui subissent bien d’autres discriminations ou actes de violences par ailleurs (excisions, mariages précoces, lapidations, polygamie…).

Mais restons en France, l’auteure ne s’occupe pas des obligations et interdits d’autres pays que le nôtre. Elle remarque au passage que dans les pays où les femmes sont contraintes de se voiler, certaines risquent leur vie pour pouvoir enlever ce fameux "accessoire".

Partons donc du principe que nous sommes en France et que le voile est librement consenti. Les femmes qui le portent ne sont donc pas des victimes, ni des martyres et personne ne les oblige à se dévoiler, dans la mesure où elles respectent les lois de notre pays. Il faut toutefois observer que les femmes en Occident bénéficient des libertés protégées par les valeurs de la République, et qu'elles peuvent donc, à tout moment, se dévoiler. Ceci est déjà une différence majeure avec celles qui n’ont pas ce choix.

Il y a aussi les autres coiffes, bérets, écharpes ou n’importe quoi qui couvre la tête d’autres femmes que celles qui portent un voile au nom d’une religion. La différence, c’est qu’aucune de ces coiffes n’impose un code moral à la clé, aucun de ces couvre chefs ne comporte une injonction de vertu. C’est donc bien différent.

S’il s’agit des cornettes des bonnes sœurs, alors là oui, on est d’accord, toutes les religions montrent leur volonté de soumettre le corps des femmes, ce n’est pas le propre d’une seule religion. Juste un détail : ce sont des bonnes sœurs, pas le tout un chacun !

Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT explique ensuite que personne ne peut faire ce qu’il/elle veut de son corps. Par exemple, nous n’avons pas le droit d’avorter à 9 mois de grossesse, car cela s’appelle un crime. Nous ne pouvons pas procéder à des euthanasies sur les êtres humains (c’est peut-être regrettable mais c’est la loi française pour le moment). Personne ne peut vendre un rein, ou louer son ventre (encore une fois ce n’est pas parce que c’est possible ailleurs, que c’est possible en France). Nous ne pouvons pas décider de donner un organe qui nous serait vital, que ce soit par amour ou par désir de se suicider. Donc notre corps ne nous appartient pas vraiment. Il serait donc bien vain de prétendre à la liberté "mon corps, mon choix" pour justifier des pratiques qui seraient illégales (ce qui, encore une fois, n'est pas le cas du voile). 

En outre, quoi que nous en ayons la certitude, nos choix ne sont pas vraiment libres. Une femme qui se dit libre de porter le voile subit, de toutes façons, la pression d’un groupe, d’une société, qui la pousse à cela à « l‘insu de son plein gré ». C’est si vrai que personne ne s’habille comme au XIXème siècle, qu’il y a des modes auxquelles on se conforme. Et ceci concerne tout le monde, femmes et hommes.

Mais ce qui est le plus frappant dans le port du voile et qui m’a vraiment convaincue que j’avais raison de ne pas trouver qu’il s’agissait d’un vêtement comme un autre, c’est ce que cela signifie pour celles qui ne sont pas voilées.

Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT précise bien que non, celles qui ne sont pas voilées, ne sont pas dénudées, ni dévoilées, non elles ne sont pas impudiques, et non elles ne sont pas moins musulmanes que les autres. Une femme qui refuse la fétichisation de la virginité n’est pas une fille facile, une dévergondée, une pute quoi ! Les femmes ne sont pas des bébés phoques qu’il faudrait conserver dans des réserves ! Il n’y a pas d’un côté des vraies femmes, de l’autre des filles des rues, des espèces invasives à ne pas respecter.

Et c’est bien par là que le voilement est réducteur de droits et de dignité. Non seulement pour celles qui librement adhèrent à ces diktats, mais aussi pour toutes celles qui ne veulent pas s’y soumettre, sans pour autant renoncer à leurs convictions religieuses.

Et il est très insidieux de défendre, au nom du multi culturalisme, le « droit » (totalement protégé par la laïcité française) de porter le voile. D’ailleurs, l’emprise se fait de manière souterraine, par « habituation » progressive. La militante de l’UNEF voilée qui vient d’ailleurs de s’illustrer en disant qu’elle s’en fichait complètement de l’incendie de Notre Dame, n’est pas une simple militante syndicaliste. Elle est d’abord une islamiste. Mais voilà, on s'habitue progressivement, la société finit par trouver "normal" de s'afficher ainsi comme si cet affichage était anodin. De même pour une chanteuse, des danseuses, des sportives, tout devient finalement banal. Et celles qui ne portent pas le voile sont de plus en plus acculées, soumises à l'injonction de "rester pudiques" (alors que c'est le regard des hommes qui est impudique, obscène, et complètement déplacé), "jugées" comme inconvenantes! Rien à voir avec d'autres signes religieux qui ne véhiculent pas ces impératifs et ces condamnations morales!

Et ce n’est pas au nom de la laïcité qu’il faut condamner le voile mais au nom de l’égalité des droits et le combat n’est pas un combat violent ou juridique mais un combat social et éducatif. Que va transmettre une mère voilée? quid des droits LGBT ou autres, et même de l'émancipation des filles par le savoir, le travail, l'autonomie des droits?

Voilà qui m’a vraiment ouvert les yeux sur un phénomène que j’avais un peu trop légèrement considéré comme relevant de la vie personnelle.

Fatiha AGAG-BOUDJAHLAT sait de quoi elle parle, elle est issue de l’immigration magrébine et professeure. C’est un esprit éclairé et inspirant.


 

Publié dans Litterature, Humeurs

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Gilbert 29/04/2019 10:40

Excellent article, qui alimente la réflexion et incite à la défense de l'égalité des droits. Il donne également envie de lire le livre. Merci Cerisette!

CERISETTE 29/04/2019 12:23

j'aimerais bien te voir mais en attendant merci de me faire un retour, c'est toujours agréable de savoir qu'on est lue!