Le silence des autres (film de Almudena Carracedo)

Publié le par CERISETTE

Le silence des autres (film de Almudena Carracedo)

C’est un film documentaire qui a demandé 6 années de tournage, de 2012 à 2018.

Il s’agit de revenir sur la mémoire des victimes du franquisme et surtout sur la loi d’amnistie, votée en quatrième vitesse après la mort de Franco pour apaiser le pays. Et c’est vrai que vue de loin, une loi d’amnistie me parait préférable pour éviter que ne perdure les rancœurs et actes de revanche.

Une loi d'amnistie est une loi offrant, de manière rétroactive, l'amnistie à un groupe de personnes, généralement des militaires, paramilitaires ou chefs de faction, les exemptant de toute poursuite judiciaire quant aux crimes qu'ils ont commis1. Il s'agit souvent de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité. Adoptées dès l’Antiquité ces lois d’amnistie forcent l’amnésie pour des crimes souvent imprescriptibles.  Il y a eu des lois d’amnistie dans les années suivant la seconde guerre mondiale en France et en Allemagne notamment, il y en a eu également pour la guerre d’Algérie, pour le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Chili, l’Argentine etc…

Or, si ces lois souvent appelées « Vérité et réconciliation » ont été promulguées, c’était souvent à la demande même des bourreaux, comme condition à leur départ, ou bien pour forcer, après-guerre, un apaisement de façade, évitant des départs ou des vengeances individuelles. Mais il faut bien comprendre que, dans ce cas, ce sont les victimes à qui on demande de pardonner. Les bourreaux continuent de se promener tranquillement parmi leurs ex-victimes, les bourreaux ont tous les droits tandis que la justice n’est pas faite à ceux qui sont les vrais héros de ces luttes pour la démocratie.

La paix n’est supposée arriver que parce que les victimes oublieront le tort qui leur a été fait. Or, cela n’est tout simplement pas possible et on en arrive à créer une injustice supplémentaire en favorisant les pires coupables.

C’est ce qui est arrivé en Espagne. Franco a fait part de son départ et de sa succession, bien avant de devenir le mort vivant qu’il est resté pendant des mois avant que tout ne soit disposé pour que le Roi reprenne ses fonctions. Franco avait bien entendu réglé également la loi d’amnistie qui a été prise rapidement après le retour de la monarchie espagnole.

Ce qui fait qu’en Espagne et jusqu’en 2007, la « transition démocratique » s’est soldée par l’oubli et l’amnistie pour les responsables des crimes de la dictature franquiste. Or, même si toute mort est horrible, nul ne peut nier que du côté franquiste, tortures, viols, exécutions, massacres de masse ont été ordonnés, organisés, planifiés sous l’autorité d’un état-major dirigé par Franco qui affirmait mener une « croisade » avec la bénédiction de l’Église d’Espagne. Comment nier, devant l’ampleur des massacres, qu’il y a eu crimes contre l’humanité, voire « génocides » lorsque ce sont des groupes qui ont été exterminés pour leur simple appartenance communautaire, politique ou syndicale ?

Quelques chiffres, certainement loin du compte :

• 130.000 cadavres – sûrement plus – ne sont plus que des ossements anonymes, jetés pêle-mêle dans les centaines de fosses communes creusées (souvent par les suppliciés eux-mêmes) le long des routes, dans ou aux abords des cimetières,

• Plus de 110.000 prisonniers ont rempli les geôles fascistes et les camps de concentration où ils ont été exploités, ravalés au rang d’esclaves, ont péri exténués dans des camps de travail comme le canal du bas Guadalquivir ou l’indécent monument à la gloire des morts du franquisme où Franco s’est fait enterrer, le "Valle de los caidos", au nord de Madrid.

• 500.000 réfugiés ont fui la barbarie fasciste et se sont exilé, la plupart en France.

• 30.000 enfants volés aux parents de républicains fusillés ont été et remis aux notables du régime.

Or, il faut bien observer que si des lois d’amnistie ont été votée un peu partout, aucun pays au monde n’a suivi ce modèle de l’oubli complet, de l’impunité totale, du refus de rendre justice et d’apporter réparation.

Des tribunaux ont tout de même tenté d’apporter un peu de justice dans les pays traumatisés. De l’Allemagne post nazie (procès de Nuremberg mais, surtout, de Frankfort où des Allemands jugèrent des Allemands), aux pays d’Amérique latine (procès en 2006 du tortionnaire argentin Etchecolatz), jusqu’aux commissions "Vérité et Réconciliation" d’Afrique du Sud, quand ce ne sont pas les tribunaux pénaux internationaux (Yougoslavie, Rwanda...) qui prennent le relais, les exemples sont nombreux où la volonté de réconciliation n’est rendue possible que si elle passe par un indispensable travail de vérité et de justice.

Dans certains pays (Argentine par exemple) on a même aboli la loi d’amnistie pour permettre la poursuite des tortionnaires.

En  Espagne, plus d’un millier de rues affichent encore les noms des haut-gradés et «héros du franquisme», tandis que plus de 300 plaques et monuments continuent d’honorer directement Franco et le fondateur du mouvement fasciste espagnol de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera. Fait non moins choquant, il existe encore plus de 80 établissements scolaires nommés d’après des personnalités liées au franquisme, anciens ministres et hauts responsables.

C’est ainsi que l’Espagne, détient ainsi le triste record mondial du plus grand nombre de disparitions forcées après le Cambodge, et que le travail effectif de mémoire et de réparation auprès des victimes du franquisme n’a jamais pu être entrepris.

Une fin de non-recevoir a toujours été opposée à la cause des « bébés volés», ces enfants enlevés pour être donnés ou vendus à des familles adhérant aux valeurs du national-catholicisme de Franco. Une pratique vieille comme le régime, maintenue jusque sous la démocratie, et qui aurait pu toucher, selon les associations de familles concernées, près de 300.000 enfants entre 1939 et la fin des années 1980.

« L’Espagne s'est transformée en un État démocratique, et cette transformation s’est en partie opérée sur la base de ne pas avoir réalisé de travail de mémoire, de justice, ni de réparation adéquate pour les victimes de la dictature franquiste.» Ariel Dulitsky ONU

Or le passé ne passe pas en Espagne, les victimes ne peuvent plus supporter de voir leurs tortionnaires traverser la rue, occuper des fonctions importantes, et les familles pleurent encore leurs disparus, enfouis dans des fosses communes, au fin fond des cimetières alors que les tombes des franquistes surplombent l’entrée monumentale de ces mêmes lieux.

Le film montre comment certains ont fait agir la justice argentine, la loi d’amnistie ne comportant pas d’extra territorialité. La juge argentine a ainsi réussi à pousser l’exhumation de certaines tombes, et à retrouver certains ex-bébés volés. Le gouvernement a fait voter la débaptisations de quelques rues madrilènes mais beaucoup reste encore à faire dans une Espagne où les partisans de Franco existent encore et défendent mordicus leur totale impunité.

Un film très sensible, produit par Pedro Almodovar et vraiment utile à voir. Sans travail de la justice on ne peut pas faire taire "les voix du passé qui nous hantent".

 

Publié dans cinéma

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Gilbert 02/04/2019 16:26

Merci! Très intéressant article, qui donne envie de voir le film.