YUKASHOKEN HOKOKUSHO (5ème épisode)

Publié le par CERISETTE

YUKASHOKEN HOKOKUSHO (5ème épisode)

Cette chronique (ce thriller ?) ne peut pas suivre au jour le jour les rebondissements de cette affaire. J’essaie simplement de déceler les évènements les plus « signifiants » et je cherche les éclairages qui me permettraient de comprendre où tout cela nous mène.

Le plus simple est de continuer à décrypter cette bipolarisation de plus en plus forte entre Paris et Tokyo.

Tokyo tout d’abord. Nous avons appris cette semaine que le principal avocat de Carlos Ghosn, un certain Motonari Otsuru, avait remis sa démission. Il n’a pas précisé les raisons de son retrait, mais selon les commentateurs des divergences seraient apparues. Il aurait désapprouvé les interviews données par l’intéressé à la presse. Interviews dans lesquelles il critiquait la longueur de sa détention. Mais l’intéressé, lui s’interrogeait sur l’efficacité de la stratégie de défense de son avocat, d’autant plus que M Otsuru s’était lui-même montré pessimiste sur les perspectives de libération sous caution de son client avant l’ouverture du procès.

Qu’à cela ne tienne. Un nouvel avocat entre en scène. M Junichiro Hironaka, connu pour avoir défendu avec succès une ex-haut fonctionnaire du ministère de la santé et du bien-être. Arrêtée en 2009 sous le soupçon de malversation, elle avait refusé d’avouer et passé cinq mois en prison avant de bénéficier d’un non-lieu à son procès. Ce qui semble bien augurer des talents de cet avocat japonais si on se rappelle que, nous dit-on, plus de 95% des « suspects » incarcérés préventivement finissent pas plaider coupable et être condamnés. M Hironaka, 73 ans, s’est ainsi acquis la réputation d’être un « as de l’acquittement ». Si je comprends bien, un Eric Dupont-Moretti japonais qui mènerait une action beaucoup plus offensive, plus en phase avec le PDG prisonnier qui « souhaite se défendre vigoureusement, non seulement pour établir son innocence, mais aussi pour mettre en lumière les circonstances qui ont conduit à cette détention inique ».

Carlos Ghosn, lui, va entamer son quatrième mois de détention, toujours dans des conditions éprouvantes qu’il dénonce : lumière toujours allumée, sorties limitées à une demi-heure par jour, pas de contacts avec sa famille.

Je suis de plus en plus étonné par la dureté de ces procédures judiciaires et la « susceptibilité » du parquet japonais : non seulement les durées de garde à vue puis de détention préventive sont sans commune mesure avec nos usages français et européens, mais en plus, les critiques à leur égard sont fort mal acceptées. En tout cas, les déclarations à la presse de Carlos Ghosn et même les remarques formulées en France auraient fortement indisposé les autorités japonaises….

Et voici qu’apparaît, aux côtés du directeur général de Nissan, Hiroto Saikawa, un nouveau traître : un certain Hari Nada (c’est son nom simplifié, je vous épargne le nom complet à rallonge), d’origine malaisienne, juriste de haut niveau recruté chez Nissan en 1990 (avant l’arrivée de Carlos Ghosn) et devenu vice-président chez Nissan, dans l’équipe rapprochée du PDG, particulièrement en charge des dossiers juridiques et des audits.

Une sorte de directeur de cabinet, ou plutôt de directeur- adjoint de cabinet placé auprès de l’américain Greg Kelly, l’adjoint et « homme à tout faire » de Ghosn. Sauf que ce directeur de cabinet, travaillait pour deux sociétés de statut hollandais, deux sociétés mystères qui auraient bien pu servir à financer les luxueuses demeures de Carlos Goshn:il s'agit de Zi-A Capital BV, créée en 2010, pour financer des start-up et de RNBV, chargée de payer des consultants. Ce qui est très étrange c'est que le seul à diposer de la signature pour ces sociétés était Carlos Ghosn.  Petit retour en arrière : Greg Kelly a été arrêté au Japon en même temps que son patron, mais libéré sous caution, lui, environ un mois plus tard à l’approche de Noel. Hari Nada, lui, n’a pas été inquiété. Inutile de préciser que ces deux personnages connaissaient tous les détails de la vie hyperactive de leur patron et des multiples opérations financières concernant ses résidences, les travaux à y effectuer, ses voyages, etc…je passe les détails.

Et on apprend au passage des consignes sont données aux salariés de Nissan et Renault, par Hari Nada et son équipe, de collaborer à l’enquête japonaise, de se tenir à disposition des enquêteurs du procureur japonais à des moments précis et en des lieux précis.

Revenons à Paris. C’est dans cette sympathique ambiance que le nouveau président de Renault, Jean-Dominique Sénard, fait ses premiers pas. Côté français, les choses se passent plutôt bien. Les participants aux premiers comités de direction découvrent un homme calme, voire réservé, toujours courtois, évitant la brutalité dans ses propos, ne donnant pas l’impression de traiter ses collaborateurs comme des abrutis, bref, un fort changement de style. De plus, le calendrier fait bien les choses, il « hérite » de bons résultats économiques et financiers de Renault pour l’année 2018, vous trouverez les chiffres dans de grands encarts publicitaires de Renault dans la presse.

Il reste à notre homme à se rendre à Tokyo pour rencontrer le patron de Nissan, celui que l’on soupçonne d’être le « traître N°1 », Hiroto Saikawa. C’est chose faite cette semaine. On attend le résultat des entretiens. Et, en même temps, on découvre que Nissan, à la différence de Renault, présente des comptes en forte dégradation, avec une chute de 45% de son résultat net et de 13,9% de son résultat opérationnel au dernier trimestre 2018. Si, en Asie, Nissan limite la casse, avec même une hausse des ventes en Chine, c’est en Europe et aux Etats-Unis que le constructeur japonais perd des points. Et aux Etats-Unis, c’est la faute à qui, selon Hiroto Saikawa ? Devinez…La stratégie de l’ancien grand patron aurait été désastreuse an privilégiant la course au volume au détriment de la rentabilité. En Europe, pas de chance, la principale usine se trouve en Grande-Bretagne et subit les incertitudes du Brexit (ça ce n’est pas la faute de Ghosn), et, par ailleurs, Nissan a complètement raté le passage à un nouveau test de normes antipollution. On imagine la réaction des ingénieurs japonais qui ont « perdu la face ».

Dans ce contexte, que vont donner les belles déclarations d’intention, je cite à nouveau M Saikawa : il faut « rétablir une confiance mutuelle et une communication plus suivie » entre Renault et Nissan (ah bon, il n’y avait plus de confiance ni de bonne communication ?), et la force de l’alliance réside « non pas dans les parts détenues par chacun, mais dans une synergie des trois entreprises qui doivent conserver leur identité propre ». Reste que M Sénard veut être nommé à la tête de Nissan lors de la prochaine assemblée générale extraordinaire du constructeur en avril pour « chapeauter » l’ensemble du groupe, ce qui n’est pas acquis d’avance.

Je vous dispense des péripéties françaises de l’enquête sur la « facture » de 50 000€ du mariage de M Ghosn à Versailles. Mais j’ai découvert avec stupéfaction que l’avocat français de Carlos Ghosn, Jean-Yves le Borgne, un « ténor du barreau » spécialisé dans les affaires, déclare n’avoir aucun contact avec les avocats japonais. Comme c’est simple ! Peut-être M Le Borgne pourrait-il adresser à ses homologues japonais, et au parquet, quelques exemplaires de son livre « La garde à vue, un résidu de barbarie », publié en 2011 ?

Je vais conclure cet épisode sur deux questions que je commence à me poser.

D’une part, quelle place faut-il donner dans cette affaire à l’échec relatif de Nissan aux Etats-Unis ?

D’autre part, plus généralement, est-ce qu’une alliance comme celle-ci peut véritablement fonctionner sur le long terme ? L’actualité nous fournit plusieurs cas d’entreprises françaises absorbées ou fusionnées, dans des processus plus ou moins contraints et qui ont perdu leur indépendance, leur image et leur poids économique, sans même parler de l’emploi. Est-ce qu’il n’y a pas systématiquement un problème général dans ce type d’alliance ?

Signé Vieuzibou

Publié dans Humeurs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article