Am Königsweg (Théâtre de l'Odéon, Elfried Jelinek)

Publié le par CERISETTE

 Am Königsweg  (Théâtre de l'Odéon, Elfried Jelinek)

Elfried Jelinek est l’auteure de « La pianiste » jouée au cinéma par Isabelle Huppert, sur une mise en scène de Michel Haneke.

Elle a, en outre, reçu le prix Nobel de Littérature en 2004.

Elle est née en Styrie (Autriche, province ultra réactionnaire et même néo-nazie) en 1946 d’un père rescapé de l’holocauste et d’une mère catholique très autoritaire. Dès l’âge de 4 ans, elle est placée dans une institution religieuse, et à 7 ans elle entre au conservatoire de Vienne pour être soumise à un entraînement musical excessif. Après avoir passé son baccalauréat, elle souffre d’une dépression nerveuse. Son père, lui, meurt fou à l’hôpital psychiatrique en 1968. Elle a 22 ans.

Elle a été nommée la pornographe rouge tant ses textes sont imprégnés jusqu’à l’obsession des thèmes qui concernent la domination sexuelle, économique ou raciale, la violence, la cruauté, le nazisme, la cupidité, la perversion.

Aujourd’hui elle vit recluse en Allemagne, ayant interdit toute représentation de ses œuvres en Autriche depuis l’arrivée au pouvoir du FPO et étant extrêmement critiquée pour son radicalisme. . Certains critiques littéraires parlent à son sujet même d’un "fascisme de gauche".

Sur la voie royale ( Am Königsweg ) a été écrit juste après l’élection de Trump aux USA et c’est l’occasion pour Elfried Jelinek de développer à nouveau ses thèmes de prédilection :

  • Le roi fou, aveuglé par la déraison et le goût de la possession a été légitimement élu,
  • La peur gouverne tous les sujets qui ne savent plus où aller,
  • Les pauvres, les migrants, les endettés de la crise des subprime sont ceux font les frais de la violence du Roi fou,
  • Tandis que les blancs, les racistes, les colonialistes, brefs les électeurs malades du Roi, s’aveuglent eux aussi, en espérant du nouveau, du changement, sans comprendre que cette nouveauté tant souhaitée est tissée à partir (et dans la chair même) du vieux, de l’ancien, de la tradition.

La peste règne donc dans Thèbes où Œdipe Roi se crève les yeux lui aussi. Une voyante (Elfried Jelinek jouée par une actrice qui lui ressemble étrangement) prophétise que le jour viendra où ce roi sera sacrifié, jeté dehors. Mais d’ici là, beaucoup de victimes en auront payé le prix du sang.

La victoire de ce roi signifie-t-elle le retour de « l’ancien », du « legs de l’Histoire » revenu nous hanter, « même si jadis des millions en ont crevé » ?.

Car ces électeurs qui donnent leurs voix au Brexit, à Trump ou au Front National ne font pas qu’élever des plaintes (légitimes) contre les conséquences ravageuses d’une politique économique néolibérale sans frein:

Ils ont trouvé les responsables de leurs malheurs : il s’agit des noirs, des migrants, des musulmans (le cauchemar des politiques d’intégration) , des pauvres, enfin de ceux qui sont plus pauvres qu’eux et qui ne font qu’alourdir le poids des charges à payer….

Et l’auteur nous interroge : depuis quand, depuis combien de temps n’êtes-vous plus les migrants que vous voulez tellement repousser ?

La scène se remplit alors de croix, de soutanes, de signes religieux et on se souvient des populations que nous avons, nous les purs, les chrétiens, les généreux, que nous avons donc sans scrupule, convertis, puis exterminés et REMPLACES par nous-mêmes.

Nous savons donc très bien où nous conduit ce mouvement de haine, de fureur et de violence, nous savons par expérience, ce qu’il va en advenir, nous avons compris de notre histoire, de nos propres mots, de nos philosophes et penseurs, nous SAVONS !

« On prend la terre allemande dans la main et c’est de la cendre qui s’écoule entre vos doigts. » rappelle dans une autre pièce Elfried Jelinek. Le thème de la cendre est également présent dans Sur la Voie Royale.

Car, on l’aura vu, il ne s’agit pas seulement de Trump. Le roi est déjà venu en Allemagne (Le Furher) , en France (Ah Vichy !), il a déjà été adoubé par de grands intellectuels (Heidegger avec le concept de germanité, par exemple, ou Holderlin qui célébrait la langue allemande, « la langue de la sainteté »), il sévit actuellement en Pologne et en Hongrie et dans bien d’autres pays. La plume brûlante d’Elfriede Jelinek égratigne le monde d’aujourd’hui régit les clics et les followers, la globalisation et la finance toute puissante.

Le Roi se roule dans l’or, il aime posséder, il se roule dans des manteaux d’hermine, il casse des couronnes en or, tout brille autour de lui, tout est doré, brodé de fleurs de lys et de symboles de la royauté. Le Roi n’éprouve pourtant aucune reconnaissance pour ceux qui lui ont tout donné, il n’a d’ailleurs aucune considération pour ses électeurs, qu’il enverrait bien au bûcher, il se voit seul et puissant, puissant car seul, il envisagerait facilement de posséder la terre entière, d’être le seul et unique Roi du Monde.

Jelinek ne manque pas, en outre, de citer les « dossiers Trump » : ses affaires louches, ses liens avec le monde du crime, ses innombrables procès, ses déclarations d’impôt douteuses, ses actes de prédateur sexuel, sa violence envers les femmes, sa vulgarité, son mépris.

Alors comment expliquer l’aveuglement ? Comment expliquer que les électeurs votent librement pour un tyran sans cœur, pour un fou assoiffé de possession, pour un instigateur de violences qui refuse de reconnaître l’autre, l’humain, comme son proche, son égal ?

C’est que le Roi manie à la perfection la mystification  : il célèbre l’idéologie du sang et du sol, l’identité, la tradition, « great AGAIN », il se glorifie lui-même, il se met en scène, il ne souffre d’aucune de ses erreurs, d’aucun de ses échecs, qu’il juge comme des manifestations de sa légitimité, contrecarrées par des « opposants » néfastes.

Donc, toute tentative de le rendre responsable de la crise, se retourne contre l’accusateur : les médias, les minorités, le marécage de Washington, les intellectuels, les penseurs, les démocrates sont tous des corrompus et des menteurs.

 « Où donc avons-nous échoué, pour que des rois tels que Trump règnent aujourd’hui sur le monde ? ».

La mise en scène est extravagante, à la mesure du personnage du Roi. Elle alterne des scènes plus resserrées de discours théoriques plus philosophiques, avec des scènes de « chœur » où les personnages se révèlent dans leurs passions lubriques, dans leurs outrances langagières, dans leurs dérives.

Falk Richter, le metteur en scène, a construit un opéra baroque qui évoque UBU Roi, et met en valeur la langue chaotique d’Elfried Jelinek qui pousse la dénonciation et l’effet miroir au plus près de l’actualité immédiate.

Dans la dernière partie du spectacle, Jelinek prend acte de son propre échec : « nous sommes à bout de mots, nous n’avons plus rien à dire », telle est sa conclusion amère.

 

J'en suis sortie sonnée!

Publié dans Théatre

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