YUKASHOKEN HOKOKUSHO (enquête 2ème épisode)

Publié le par CERISETTE

YUKASHOKEN HOKOKUSHO (enquête 2ème  épisode)

En prenant connaissance au jour le jour de l’actualité sur cette affaire, je suis saisi par un paradoxe dont l’importance ne fait que croître :

Carlos Ghosn est en prison au Japon, et, pour le moment, les faits qui lui sont reprochés, fraude fiscale, dérives dans l’abus de biens sociaux et les dépenses somptuaires, font l’objet d’enquêtes uniquement au Japon. Nous ne savons pas (encore) où se situe la vérité, puisque l’essentiel de l’information vient de révélations, confidences, ou interprétations livrées chaque jour par les médias japonais sur la base de témoignages divers et variés.

Les deux entreprises japonaises qu’il dirigeait ont pris des mesures très rapidement pour le destituer : d’abord Nissan, nous en avons parlé dans le premier épisode, puis Mitsubishi, nous venons de l’apprendre. Lundi 26 novembre, Carlos Ghosn a été démis de ses fonctions de président non exécutif de Mitsubishi. Son exfiltration a été actée en une petite heure. Le patron exécutif de Mitsubishi, un certain Osamu Masuko, a déclaré devant la presse : « Nous faisons partie de l’Alliance depuis deux ans. Il y a eu des aspects positifs et d’autres qui doivent être légèrement revus de notre point de vue ». « Des aspects qui doivent être légèrement revus ». Je vous le dis : c’est le talent des Japonais pour exprimer en des termes pudiques des idées fortes…

Et pendant ce temps, en France, Carlos Ghosn est toujours président de Renault. Seule une délégation de pouvoir a été mise en place pour permettre à Thierry Bolloré, directeur général délégué de Renault, de prendre les décisions opérationnelles. Il semblerait que les dirigeants de Renault, aussi bien que nos dirigeants politiques, soient saisis d’une « pudeur de gazelle effarouchée » vis-à-vis de ce personnage, alors même que nous nous vantons d’avoir mis en place des règles déontologiques fermes pour nos élites et nos hommes politiques : obligation de démission temporaire ou définitive en cas de mise en examen, obligation de déclarations de patrimoine et d’intérêt , souvent rendues publiques, sans parler de la redoutable capacité d’inquisition du fisc français. Rien de tout cela vis-à-vis du président Renault, le ministre de l’Economie s’est même empressé de déclarer que le fisc n’avait rien à reprocher en France à l’intéressé.

Alors même que beaucoup de « signaux » nous montrent que les conséquences des évènements japonais peuvent être graves pour Renault.

C’est vraiment paradoxal. Pour essayer d’y voir plus clair, et ne pas me limiter à un point de vue « franco-français », je vais essayer de comprendre ce qui se passe au Japon et ce qu’en disent les observateurs et les commentateurs.

Le quotidien japonais « Nihon Keizai Shimbun », un des plus grands quotidiens économiques du monde avec le « Wall Street Journal » et le « Financial Times », a mené l’enquête. Il reste prudent sur les faits reprochés (« il semble qu’il a minimisé ses déclarations de revenus depuis le début de son règne sur Nissan »), mais nous livre des faits et des points de vue argumentés sur sa stratégie industrielle.

Ainsi nous apprenons que, en juillet dernier, lorsqu’une affaire de falsification de contrôles de pollution a éclaté dans les usines Nissan, Carlos Ghosn n’a pas jugé utile d’interrompre ses vacances en famille sur une « île de rêve ». Il n’avait aucune responsabilité dans cette affaire, que les ingénieurs se débrouillent. Problème : on a appris à cette occasion que les contrôles de qualité chez Nissan étaient effectués par du personnel non qualifié et que les problèmes de contrôle s’étaient multipliés. Ce qui avait entre autres des conséquences sur la faiblesse des ventes en Europe et en Amérique du Nord (tiens, tiens, Nissan veut redresser les ventes aux USA après une année médiocre).

Enfin, le journal lui reproche de favoriser le groupe français au sein de l’Alliance : Ainsi la production de la petite Micra, qui devait être assurée en Inde, a été confiée à l’usine Renault de Flins. Et de rappeler aussi que, pas plus tard que le 8 novembre dernier, lors de la visite du président Emmanuel Macron à l’usine de Maubeuge, il a été annoncé que le prochain utilitaire de Nissan serait fabriqué sur ce site qui produit le Kangoo. Pendant ce temps, rappelons-le, des productions de modèles Renault sont délocalisées au Maroc, en Slovénie ou en Turquie.

Chaque pays défend ses emplois locaux, ou reproche aux autres les emplois qui auraient pu être créés chez lui. C’est bien la problématique du protectionnisme croissant face à loi du plus fort du capitalisme actuel. Vaste sujet qui mérite d’autres rubriques. Nissan et Mitsubishi sont, comme Renault en France, des entreprises ancrées dans la « conscience nationale » nippone : le conglomérat Nissan, né en 1928, a notamment fourni à l’armée impériale des camions, des avions et des moteurs pendant la seconde guerre mondiale. Et Mitsubishi, conglomérat fondé en 1873, porte le nom d’un des symboles de la modernisation du Japon durant l’ère Meiji (1868-1912)

   Mais revenons au « paradoxe franco-japonais ». Alors que l’indulgence française est flagrante, voilà que les milieux d’affaires internationaux s’inquiètent de la dureté japonaise. Ils nous rappellent que les dirigeants de Toshiba reconnus coupables de fraude comptable n’ont jamais « bénéficié » d’un séjour tous frais payés à la prison de Kosuge. Encore moins ceux de la compagnie d’électricité Tepco mis en cause dans la catastrophe de Fukushima en 2011. J’ai vu à l’époque des témoignages hallucinants sur leur comportement, ils fuyaient leurs responsabilités et étaient incapables de prendre des décisions, c’est le Premier Ministre de l’époque et ses conseillers qui ont fait face à la crise.

De plus en plus de commentateurs qualifient l’attitude du directeur général de Nissan, Hiroto Saikawa, de « coup d’Etat ». Il a réitéré ses critiques sur l’organisation actuelle de l’Alliance en soulignant « l’inégalité » dans la structure et les méfaits de la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme. D’ailleurs Nissan met la pression : prévue de longue date pour ce jeudi, une réunion des comités exécutifs de Renault et Nissan voit son ordre du jour « de routine » chamboulé pour aborder la crise actuelle. Peut-être l’impact « significatif » sur Renault annoncé par M Saikawa ?

Derrière cette attitude de M Saikawa, les observateurs soulignent la crainte de voir Carlos Ghosn annoncer dans les prochains mois une fusion renforcée avec Renault. Tiens, justement, voici un nouveau protagoniste dont on ne parlait plus depuis longtemps. La presse japonaise croit savoir que M Saikawa avait eu des contacts renforcés, dans les derniers mois, avec le METI. Le METI ? Quezaco ? Le Ministère japonais de l’économie, du commerce et de l’industrie, réputé pour sa capacité à définir une stratégie industrielle et à la mettre en œuvre de façon structurée. Toutes choses qui faisaient chez nous l’admiration des économistes et des technocrates il y a quelques dizaines d’années. Stratégie industrielle, avez-vous-dit ? Comment ? Ils ont un Ministère de l’économie qui ne se préoccupe pas seulement de réduire les dépenses publiques et d’augmenter les impôts (pas sur les plus riches qui sont si indispensables à l’économie, mais sur tous les autres) ? Oui, le METI existe toujours au Japon et se montre capable d’avoir une action industrielle.

Rappelons enfin qu’à ce jour rien n’a « fuité » ni chez les autorités françaises, ni chez Renault. Tout ce que nous savons vient des médias et des témoignages japonais. Après ce petit séjour au Japon, je reviendrai sur la situation française dans un prochain épisode...(à suivre)

Signé Vieuzibou

Publié dans Humeurs

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