Le peuple contre la démocratie (Yascha Mounk , Ed L'observatoire)

Publié le par CERISETTE

Le peuple contre la démocratie (Yascha Mounk , Ed L'observatoire)

Yascha Mounk est vraiment très interessant. Il est allemand, comme son nom ne l’indique pas, juif d’origine polonaise, et s’est fait naturaliser américain il y a peu. Il enseigne à Harvard : c’est un esprit vraiment alerte, outre qu’il parle beaucoup de langues dont le français.

J’ai vraiment bien aimé ses exemples car il connait bien à la fois l’Union Européenne, les pays européens, et les USA.

Voilà de quoi il est question dans cet essai que j’ai adoré :

Nous, générations de l’après-guerre, avons toutes pensé que la « consolidation démocratique » fonctionnait à sens unique : une fois qu’un pays était devenu relativement prospère et avait changé de gouvernement suite à des élections libres et transparentes, l’avenir du système politique était garanti. Dans des pays comme la France, ou les États-Unis, la démocratie était en sécurité pour l’éternité, croyait-on. ! « Lorsqu’un système politique survit pendant des décennies ou des siècles, il est facile pour ceux qui n’ont jamais connu autre chose d’imaginer qu’il sera immuable», écrit l’auteur.

Or aujourd’hui et dans un grand nombre de pays occidentaux, les sondages indiquent que les citoyens sont prêts à des alternatives ouvertement autoritaires. En France, par exemple, une personne sur quatre était, à la fin des années 1990, favorablement disposée envers « un homme fort sans Parlement ni élections ». En 2016, c’était une sur deux. C’est l’ensemble des citoyens qui sont désenchantés de la démocratie. Et la transformation est particulièrement marquée chez les plus jeunes.

Mais qu’entend-on par « démocratie » au juste ? Yascha Mounk distingue « démocratie » et « libéralisme » , ce dernier étant entendu comme la garantie du respect des libertés individuelles et collectives. Notre régime politique "occidental", la Démocratie Libérale, est l'association équilibrée de deux caractéristiques indissociables : le pouvoir donné au peuple (démocratie) et le respect des droits et libertés des individus (libéralisme), l'une et l'autre opératoires à travers des institutions garanties par une constitution.

Un système politique peut parfaitement être démocratique mais si la majorité peut décider d’enfermer quiconque exprime des idées impopulaires ou interdire à une minorité de pratiquer une religion, alors il s’agit d’une démocratie fondamentalement oppressive (ou illibérale selon Yasha Mounk). A l’inverse, un régime sans élections- donc non démocratique- peut fort bien protéger les droits des minorités et donc être « libéral ». L’Union Européenne, qui fonctionne avec un Parlement qui n’est pas assez agile pour réagir et prendre des décisions (outre qu’il est bien coupé des réalités nationales ou régionales), et qui laisse donc le principal du travail aux bons soins d’une Commission (la Commission Européenne non élue) de préparer (et finalement d’orienter) l’ensemble des décisions législatives est, pour Yascha Mounk , un exemple de libéralisme sans démocratie.

Là-dessus, on assiste, depuis des dizaines d’années, à la montée des populismes.

Les populistes présentent les technocrates comme un complot des élites : les institutions technocratiques ont été construites pour usurper le pouvoir politique des citoyens ordinaires, disent-ils. C’est vrai que les technocraties ne sont pas démocratiques mais c’est trop simpliste de les assimiler à des organes de prise de pouvoir fantôme car notre vie économique et politique est devenue très complexe. « Qu’il s’agisse des règles du commerce transfrontalier, des exigences de sécurité d’une centrale électrique ou de la direction d’une économie soumise à des mécanismes monétaires de plus en plus sophistiqués, les règles nécessaires à la sécurité et à la prospérité de nos peuples se compliquent de plus en plus » d’où la création d’une technostructure spécialisée.

Les partis populistes, eux, ne visent donc rien d’autre qu’accéder au pouvoir, puis, une fois arrivés, ils veulent détruire les institutions démocratiques, les soumettre à leurs volontés, et au final ignorer le peuple à leur profit. La démocratie, prétexte initial, devient rapidement un souvenir pour laisser place à un régime autoritaire, voire totalitaire. Nous en avons de multiples exemples à portée de main : la Pologne, la Hongrie, la Russie, la Turquie, le Venezuela, le Nicaragua et bientôt le Brésil….

Yascha Mounk indique que, pour lui, trois facteurs ont contribué à la montée des populismes :

  • La stagnation des standards de vie (alors que la prospérité n’avait fait que croître après-guerre et jusque dans les années 80),
  • La transformation des sociétés (auparavant mono- ethniques) en sociétés pluriethniques,
  • Et bien sûr la montée des médias sociaux avec le chaos provoqué par les fake news, distribuant peurs et obsessions à la terre entière.

Face à ces angoisses, il y a deux positions qui s’affrontent :

  • D’un côté, la droite identitaire veut abolir toute distinction entre nationalité et ethnicité : selon elle, seuls les descendants du groupe dominant sont de vrais Français, de vrais Italiens ou de vrais Polonais. (ce qui est assez fallacieux car personne ne peut se garantir vrai français),
  • De l’autre, nous avons une gauche bien intentionnée qui abandonne l’idée même de nation ;

Yascha Mounk pense que le nationalisme conserve une puissance politique énorme, et qu’il faut, au contraire, se battre pour son contrôle plutôt que de laisser les pires individus décider de sa signification.

Attention donc à ne pas verser vers trop de reconnaissance de nos identités particulières, ni à effacer complètement celles-ci, au risque de devenir indifférents aux discriminations.

Hélas, je ne vois pas vraiment de recommandations pour sortir de l’impasse dans laquelle nos démocraties sont en train de sombrer, mais Yascha Mounk est un lanceur d’alerte et d’autres, je l’espère prendront le relais !

Je recommande la lecture de cet essai qui se lit presque comme un roman.

Publié dans Litterature, Humeurs

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MAURICE 10/11/2018 11:36

Vu la recrudescence des dérives sémantiques, pour ne pas dire : les mensonges permanents venant des marketings politiques et économiques, j'ai de plus en plus de mal à comprendre un texte qui utilise le terme populisme sans le définir. Dans nos gazettes, les populistes ne sont le plus souvent que ceux que l'on n'aime pas, voire ceux que l'on doit par contrat faire détester. Cela procède de la même imprécision du discours que le rejet « des extrêmes » qui atteint maintenant le paroxysme du ridicule avec l'avènement du concept d'extrême-centre...
Je ne saurais trop conseiller la lecture des travaux de Chantal Mouffe, philosophe belge qui a très bien théorisé le populisme de gauche.

CERISETTE 10/11/2018 11:56

mais il le définit bien! il faut lire le livre, ceci étant merci de me conseiller Chantal Mouffe