La nuit, je ne mens pas

Publié le par CERISETTE

La nuit, je ne mens pas

(Ce post est une fiction)

Je me sens bizarre.

Je voudrais bien ne pas être bizarre, mais c’est un fait, je suis bizarre.

Pas tellement parce que je me regarde trop dans une glace, ni même parce que je me trouve moche maintenant que j’ai vieilli. C’est vrai quand on vieillit, (encore qu’on ne sente pas qu’on vieillit), de jour en jour on vieillit, on devient moche, on ne se reconnait presque plus dans le miroir tellement on a changé. Et pourtant, on ne voit aucune différence avec le jour d’avant qu’on était moins vieille.

Mais il se passe des trucs imperceptibles dans notre tête, dans nos veines, et dans les milliards de milliards de cellules qui composent notre corps. Certainement que, d’un jour à l’autre, il y a juste une cellule qui ne se divise plus, ou alors une autre qui nait monstrueuse, mais sur les 1500 milliards, on ne voit rien, cela n’a pas de conséquences. Et puis, au fur et à mesure, les cellules mortes, ou cassées, ou malformées deviennent très nombreuses, mais on ne sait pas quand ça bascule, c’est juste qu’avant ( mais on ne sait pas quand) on n’était pas vieille et que maintenant on l’est.

Toujours est-il qu’on se sent, un beau jour, bizarre.

J’ai regardé sur Internet, les maladies qui pouvaient me frapper en fonction de ce que je sentais. Il y a des tas et des tas de maladies qu’on peut attraper, comme les plus faciles : Alzheimer, Parkinson, la cataracte, l’ostéoporose, l’arthrose et la DMLA.  Ce sont des maladies liées à l’âge. Et il y a les maladies très rares. Elles ont des noms de gens (je pense les noms de leurs découvreurs comme la maladie de Charcot, le syndrome d’Ehler-Danlos, celui de Marfan, et même de Turner(comme le peintre !)). Je n’ai pas regardé en quoi elles consistaient toutes, mais c’est prodigieux, les noms de ces maladies, c’est plein de mystères.

Il y a des maladies rigolotes comme la maladie de Gilbert (qui donne des yeux jaunes mais ce n’est pas grave et ça passe) et d’autres qui sont terribles comme la maladie de l’homme de pierre (on peut se transformer en pierre tout entier, les muscles se changeant en os progressivement). Beaucoup sont génétiques et ce sont les enfants qui en sont atteints. Mais d’autres ont une cause complètement inconnue comme la fibrose pulmonaire idiopathique (la FPI), qui empêche de respirer parce que les poumons, en l’absence de tout autre maladie, ne fonctionnent plus.  En général, on s’occupe plus des maladies qui touchent les enfants et c’est normal parce que ce sont des enfants, qu’ils ont toute la vie devant eux alors que les vieilles personnes ne sont pas malades, elles sont juste vieilles. Donc on s’intéresse moins aux maladies qui touchent les personnes qui ont vieilli.

C’est comme si les personnes qui ont vieilli avaient perdu beaucoup beaucoup de valeur et qu’elles devenaient même des valeurs négatives. Donc, ce n’est pas trop nécessaire d’analyser leurs maladies, de toutes façons, elles n’en ont plus pour longtemps. Je n’écris pas ça pour moi, parce que moi, j’aimerais bien qu’on s’occupe de ma bizarrerie, même si j’ai déjà 76 ans et que je n’ai apparemment aucun autre symptôme.

Mais voilà, il n’y a aucune chance qu’on s’occupe d’une maladie qui n’en est pas une, car je n’ai rien trouvé de pathologique s’agissant de la bizarrerie.

Je me sens bizarre, ça me donne un peu le cafard.

De temps en temps, je vais faire des analyses. On me dit qu’il faut boire plus d’eau. Et pourtant j’ai toujours une petite bouteille en plastique dans mon sac et je bois beaucoup d’eau. Mais il faut boire de l’eau. Ça nettoie. Ça ne peut pas nettoyer les cellules qui sont mortes ou usées, mais ça nettoie je ne sais pas quoi, parce qu’être veille et sale, c’est pire que tout.

Propre ou pas, ça ne se voit pas immédiatement, ce que j’ai. Ça se voit quand je m’adresse à quelqu’un. Et encore, ce n’est pas si évident. Mais tout le monde me trouve bizarre et me le dit.

Je peux bien l’avouer : je n’ai pas de maladie liée à l’âge parce que j’ai toujours été bizarre. Mais l’âge que j’ai renforce la sensation de bizarrerie que les gens éprouvent.

Quand je suis dans mon lit, je repense à ce que les gens m’ont dit dans la journée et ça m’empêche de trouver le sommeil. Il faudrait prendre un somnifère, mais je suis trop bizarre pour prendre un somnifère.  Quand je me décide à en prendre un, il est déjà 3 heures du matin, ce n’est pas la peine de prendre un cachet pour dormir quand la nuit est déjà tellement entamée. Je pourrais prendre de la mélatonine, oui, c’est vrai, mais pourquoi faire ?  Ce n’est pas parce que je vais prendre de la mélatonine que je vais oublier qu’il fait jour dans la chambre, au contraire.

Je me sens bizarre, originale. Pas excentrique, non, je n’ai pas du tout le goût de l’excentricité. Au contraire, j’aurais bien voulu que personne ne remarque ma bizarrerie, alors ce n’est pas pour ça que je vais m’habiller de façon voyante et/ou inconvenante. Je suis habillée large pour qu’on ne remarque pas mes formes, et en sombre pour que rien ne me distingue.

Ma seule touche de couleur, ce sont mes lèvres. Je les ai toujours laquées bien rouge, comme si je m’étais mordue au sang.

Il faudrait que je fasse de l’exercice, un peu plus d’exercice, pour pouvoir m’endormir plus facilement et ne pas penser aux réflexions dérangeantes des gens qui me trouvent bizarre.

Mais je ne ferai jamais les jeux olympiques, à supposer qu’ils existent pour les seniors, comme ils disent. Je ne possède peut-être pas la forme d’un marathonien, mais je me tiens bien droite, j’avance d’un bon pas et je me promène quotidiennement.

C’est dommage que la bizarrerie ne soit pas une maladie. Si j’avais une maladie, ce serait mieux. A condition que ce soit une maladie qu’on soigne. Il faut que cela puisse se soigner avec des sirops, des gouttes, des cataplasmes, pas avec des médicaments qui font souffrir. Mais il faut qu’ils me donnent quelque chose pour me soigner, parce que, s’ils ne me donnent rien, j’aurais l’impression que ma maladie n’a pas été soignée. Et je ne serais pas contente. On me soignerait donc avec des pommades, et au bout d’un certain temps, je serai guérie. Je saignerais un peu, je connaitrais de petites douleurs, et un jour, je me réveillerai guérie.  Tout redeviendrait alors comme AVANT.

Attention, je ne suis pas du tout nostalgique, je ne rêve pas de revenir à l’époque de mes 20 ans, ça alors, non et non. AVANT , c’est juste quelques mois, jours, minutes AVANT. Mais  je ne voudrais pas tout revivre, pas tout refaire, ça non, AVANT, c’est seulement avant la maladie, si j’avais une maladie. C’est juste AVANT la vieillesse. Et comme je ne sais pas quand elle a commencé la vieillesse, j’aimerais mieux être un peu malade, et pouvoir guérir, être « réparée » quoi et revenir à AVANT.

Je pense que je ne peux pas m’endormir parce que j’ai peur de mourir. En fait, non, je n’ai pas peur de la mort, j’ai peur de mourir, moi. Comme ça, d’un seul coup, c’est pourtant ce qu’on peut espérer de mieux. Mourir dans son lit, c’est génial, non ? Et puis, quand on est mort, on ne sent plus rien, et on ne se sent plus du tout bizarre. On devient comme tous les autres morts, un corps sans vie, normal quoi. Alors pourquoi j’ai peur de mourir ? Si ça se trouve, je ne le verrai même pas, je ne sentirai rien du tout. Il y aura quelques cellules qui mourront en plus des autres, ou simplement la dernière nervure se brisera et  le verre débordera. Toc !  

Est-ce que je suis bizarre si je ne peux pas m’endormir à cause de la dernière cellule ?

En tous les cas, je me sens bizarre.

Je pourrais aussi compter les moutons, ou penser à un truc qui m’amuse. Mais rien ne m’amuse quand je repense à tous ceux qui me disent bizarre. Je m’entortille sur cette idée, et je reste coincée là, à me demander pourquoi et comment je suis bizarre.

Je pourrais aussi regarder la télé, ils repassent des émissions de la journée pendant la nuit. Et ça, pour le coup, c’est assez étrange. On a l’impression de vivre à l’envers, avec ceux qui se relèvent la nuit. Ça me fait peur, tous ces revenants, tous ces fantômes, car je sais bien que tout le monde dort, au milieu de la nuit, il n’y a que moi qui ai les grands yeux ouverts et qui réfléchit. J’ai l’impression parfois que je vais étouffer comme dans la fibrose pulmonaire, mais je ne meurs pas, je respire calmement, mon cœur bat.

Je vais bientôt me lever, me laver, m’habiller, ouvrir la fenêtre, trouver que les ciels roses du matin sont magiques, je vais bientôt aller voir mes voisines, prendre le métro, faire un tour, discuter avec des gens qui me trouveront bizarre.

La vie quoi ! c’est la vie qui est bizarre.

Publié dans Humeurs

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