Le loup dans la bergerie (JC Michéa, ed Climats)

Publié le par CERISETTE

Le loup dans la bergerie (JC Michéa, ed Climats)

Je ne suis pas plus maligne que qui que ce soit et je ne pourrais pas coller d’autorité une étiquette sur un penseur, non sur une pensée, qui me gêne, simplement par instinct, parce qu’elle ne me revient pas, parce que je ne sais pas bien la situer. C’est si facile d’étiqueter ce qu’on connait mal, et c’est surtout rassurant.

Il y a dans les textes et la pensée de ce philosophe, Jean Claude Michéa, des aspects, non pas séduisants car sa véhémence, ses cris, ses fulminations n’ont rien d’envoûtant, mais plutôt quelque chose de convaincant. De convaincant parce qu’il ose démolir tous les mythes, tous les repères, toutes les vérités anciennes. Mais aussi d’inquiétant car certaines thèses ressemblent trait pour trait à celles qui ne sentent pas très bon, à mon avis. Mais les grands journaux comme Le Monde n'en parlent pas, donc je ne suis pas très certaine que mes doutes ne soient pas une offense pour ce penseur.

Mais je me méfie de manière animale, irrationnelle et je ne peux que rester vigilante à la lecture de ce type de manifeste.

Malgré tout, Jean Claude Michéa écrit très bien, sa plume est alerte et recherchée, ses raisonnements tombent  assez juste (et sont suffisament interpelllant pour qu'on s'y attarde). De plus, on ne peut que respecter une forme de liberté dans ses propos, tout en redoutant les versants les plus ambigus de ses déductions.

« Le Loup dans la bergerie » ou, pour en citer le sous-titre, « qui commence par Kouchner finit toujours par Macron » est la transcription (enrichie de notes) d’une conférence que Michéa a tenue à Nice fin 2015 devant des représentants du Syndicat des avocats de France (syndicat créé dans les années 1970 pour organiser les avocats à la sensibilité de gauche).

C’est un texte très court et qui se lit facilement, c’était nécessaire pour moi, afin que je puisse tenter de comprendre, ignorante que je suis, un morceau de la pensée de Michéa.

Le but de cette conférence, et c’est aussi pour cela que j’ai été intéressée, c’était d’exposer « la nature des liens philosophiques, qui, dans une logique libérale, unissent […] le moment du Marché et celui du Droit". Les questions de droit et de doctrine juridique m’ont toujours passionnée, alors pourquoi ne pas approfondir, sous un jour inédit, une méditation commencée depuis longtemps ?

Je vais essayer de résumer ce que j’en ai retenu, sans paraphrase (espérons-le) :

  • Le traumatisme originel dans l’histoire des idées, serait, pour Michéa, les guerres de religion.
  • Ces guerres sont les pires car elles dressent les fils contre les pères, et les frères entre eux, en sautant les barrières de classes et d’éducation.
  • En conséquence de quoi, il est apparu aux philosophes des Lumières que l’Homme n’était pas un animal social (les liens sociaux avaient volé en éclat beaucoup trop facilement). Les hommes sont d’abord des individus isolés, bien loin de ce que les humanistes de la renaissance avaient pu rêver.
  • De plus, les hommes semblent incapables de s’accorder sur une morale commune (pas de définition commune du bien et du mal).
  • Pour atteindre la paix sociale, il faut alors que les individus s’associent librement entre eux sur la base de contrats, consentis en toute égalité.
  • On ne peut se fier qu’à « la main invisible » du Marché, qui fait le travail toute seule en ajustant l’offre à la demande.
  • Et le Droit est là pour restaurer les atteintes à l’égalité et donc rétablir la Liberté de chacun.

Donc voilà le contexte qui a permis de remplacer le Gouvernement des Hommes par "l’Administration des choses" (la formule de Michéa me parait très parlante).

La philosophie libérale ainsi décrite nous apparait bien comme juste et naturelle. Elle est cependant une construction, révolutionnaire, à l’époque, qui a consisté à mettre de côté les dogmes religieux (qui s’en plaindrait ?) pour les remplacer par d’autres dogmes qui sont tout sauf naturels pour Michéa. Le Libéralisme ne va de soi qu'en apparence, en effet.

Car, comment peut-on croire en une égalité de DROITS ? On peut bien la déclarer, on peut la revendiquer, il n’y a pas d’égalité entre les hommes et donc pas d’égalité VERITABLE des droits.

Je vais y revenir mais d’abord parlons de la liberté individuelle. Elle est définie par les penseurs libéraux comme la possibilité de penser, dire et faire tout ce que l’on veut, à condition de ne pas nuire à autrui. Tous les comportements sont possibles au nom de la non-discrimination.

On aborde là un pan de la pensée qui me fait grincer des dents, je vais donc en parler avec précaution. L’auteur fustige, à ce moment-là, la privatisation des valeurs dans le monde culturel. Et pour donner des exemples, il parle de PMA, de théorie de genre (c'est le fait pour un homme de se déclarer femme ou vice versa), de légalisation du cannabis, de « pénalisation de l’islamophobie et de l’homophobie » (là je tique vraiment car je ne crois pas du tout que cela doive être mis sur le même plan). Michéa pense (et ceci est condamnable pour lui) qu’il s’agit de régulariser méthodiquement tous les comportements possibles et imaginables, dans la plus grande incohérence, mais surtout pour dissoudre, dans le Droit, toutes les valeurs communes.

Les échanges entre les hommes ne se font plus que sur un mode atomisé, sans affect (sur un mode opératoire marchand), qui renvoie chacun à sa solitude première.

Les seuls lieux de socialisation sont donc les supermarchés, où se pressent des cohortes entières de personnes isolées, les samedis de chaque week-end. « Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion, disait Voltaire », traité de philosophe libéral par l’auteur. Les hommes se réconcilient dans le monde enchanté du commerce, guidés sagement par la main invisible.

Les contrats entre Etats (TAFTA, MERCOSUR, CETA) comportent tous des clauses qui excluent les Etats et confient les litiges à des instances privées, de telle sorte que le plus fort gagnera inévitablement.

Les hommes n’ont pas les mêmes moyens physiques, intellectuels, géographiques et la reproduction sociale ne nous place pas tous sur la même ligne de départ. Autrement dit, il est bien plus facile à certains de traverser la rue qu’à d’autres !

Des lors, Michéa a certainement raison de dénoncer la fable des droits de l’homme et je le rejoins bien sur ces points. La main invisible ne guide personne car les individus ne sont fondamentalement pas égaux. L’avidité de certains les conduit à l’accumulation ou à la dépense folle (nous consommons chaque année plus que ce que notre planète nous permet). Et ce « jeu » ne peut  se faire qu’à somme nulle. Les accumulations des uns conduisent inexorablement à la spoliation des autres.

Il est vrai que le libéralisme fait l’impasse sur les valeurs de solidarité qui construisent la communauté. Il est vrai que d’autres sociétés sont possibles qui seraient moins consommatrices de ressources, et il est vrai aussi, qu’on peut toujours espérer que de nouveaux penseurs- que je n’aimerais pas, personnellement,  voir récupérés par des idées nauséabondes- « retraduisent la défense des libertés civiles fondamentales de telle  façon que ce langage  ne puisse plus jamais être retourné contre les individus et les peuples , ni (ce qui revient au même), au bénéfice d’un système fondé sur la privatisation continuelle de toutes les valeurs et de tous le biens qui ont vocation à rester – ou à devenir-communs ? ».  

PS: Pour Michéa, le fait d'introduire des loups à nouveau dans la nature, est le signe de la volonté des plus puissants éleveurs d'éliminer les plus petits...

Re Ps: JC Michéa vient de la gauche communiste (mais il en est sorti depuis longtemps), il se réfère à Marx mais il a fait l'objet d'un numéro entier de Causeur, ce qui expliquecertaines de mes réticences à l'égard de ce qu'il écrit.

Le loup dans la bergerie (JC Michéa, ed Climats)

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