A la mémoire de Stanley Cavell, un philosophe américain

Publié le par CERISETTE

A la mémoire de Stanley Cavell, un philosophe américain

Encore une nécrologie ! mais c’est vrai que c’est à cause du décès d’un auteur ou grand personnage qu’on a suivi, qu’on se souvient justement de l’avoir bien connu, il y a longtemps, d’en être presque devenue familière. C’est la vie qui nous a séparés, on s’est passionné pour autre chose, on a mordu dans le tissu du temps, on s’est éparpillé dans les nouveautés, mais on n’a pourtant pas oublié.

Je suis de c.eux.elles qui pensent qu’on n’oublie jamais rien, ce n’est pas une question de mémoire, c’est juste qu’on a rangé un peu en désordre et qu’on n’avait pas utilité de  ranger pour ressusciter le souvenir.

Il se trouve que je connaissais la philosophie de Stanley Cavell qui vient de mourir le 19 juin dernier à 91 ans.

J’avais eu la chance d’avoir, comme professeur Eric Rohmer, grand contemporain et admirateur de Stanley Cavell et que je n’ai pas oublié les théories de ce dernier sur l’inquiétante étrangeté du quotidien et sur les décryptages cinématographiques par lesquels Stanley mettait ses théories en action.

Cité par Cavell, le penseur et poète Ralph Waldo Emerson écrit : « Je ne demande pas le grand, le lointain, le romanesque. […] J’embrasse le commun, j’explore le familier, le bas, et suis assis à leurs pieds. » .

Très peu de gens peuvent philosopher seuls sans devenir fous » écrivait Cavell.

La philosophie s’est toujours appuyée sur des exemples – la caverne de Platon, le morceau de cire de Descartes, la chouette de Minerve de Hegel, le pâle criminel de Nietzsche, etc. Dès lors Cavel ausculte le théâtre (Shakespeare) et le cinéma, et toutes les formes artistiques qui pouvaient donner des exemples à la philosophie. Très influencé par l’œuvre de Wittgenstein, il voit dans le scepticisme et le pragmatisme de cette œuvre, « une marche sur la corde raide, un effort où s’exprime le combat entre le désespoir et l’espoir ». Selon lui, la « vérité » du scepticisme réside dans l’idée que notre relation au monde comme telle n’est pas une relation de connaissance ».

Nous connaissons autrui par analogie avec nous-mêmes. Ce que nous savons de l’autre, nous le savons en nous fondant sur son comportement et non sur sa sensibilité. NBous ne possédons pas la sensibilité de l’autre, mais nous pouvons la deviner, à partir de son comportement. Nous pensons que l’autre ressent les mêmes choses que nous. Dès lors ce qui nous importe c’est la façon dont l’autre nous perçoit.

Comment se faire connaître ? Voilà la question fondamentale et c’est peut-être plus atteignable (et, en tous les cas plus pragmatique) que de se connaitre soi-même, entreprise quasiment toujours vouée à l’échec.

« Tout objet, toute personne, tout lieu visible dans un film est à la fois là et pas là. Le cinéma est, en ce sens, une image mouvante du scepticisme » Cavell

Suis-je assuré de ma propre existence ? de celle d’autrui ? puis-je connaître autrui ?, voilà les questions du scepticisme.

Le scepticisme est quelque chose qui s’insinue au cœur même de notre expérience, qui la ronge de l’intérieur en compromettant toute possibilité pour nous d’exprimer, et donc de vivre pleinement cette expérience.

C’est alors que le cinéma apparaît comme un médium thérapeutique privilégié, et cela parce qu’il constitue une occasion de rendre l’expérience vivante et d’attirer l’attention sur elle. Le cinéma réfléchit le monde et permet de réfléchir à lui. C’est un lieu où le monde est présenté et absenté par le phénomène de la projection, intime et étranger.

De là, donc, son rôle privilégié dans la solution au problème sceptique : le cinéma est l’art ordinaire capable de raviver notre intérêt pour notre expérience. Nous faisons au cinéma l’expérience du monde qui ne requiert pas notre participation.

 

L’inquiétante étrangeté de l’ordinaire

Pour Cavell comme pour Wittgenstein, la tâche de la philosophie est de nous ramener à l’ordinaire.

« Il y a longtemps qu’on sait que le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir ce qui est caché, mais de rendre visible ce qui est précisément visible, c’est-à-dire de faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas ». Foucault

Or, l’appel à l’ordinaire est inséparable de ce moment où le monde nous échappe, et ce d’autant plus que nous voulons l’agripper, le saisir à la fois conceptuellement et possessive ment.

C’est notre volonté de saisir le réel qui nous le fait perdre, notre volonté de savoir, qui nous frustre de la proximité ordinaire avec les choses, et annule leur disponibilité ou leur attractivité.

Faire confiance à son expérience : c’est bien une démarche empirique. On a pu explorer les implications politiques de cette confiance avec la question de la désobéissance civique (Thoreau). Cavell l’a en premier lieu appliquée au cinéma et à ce qu’il nous apprend. Dans À la recherche du bonheur, il examine le fait de « contrôler son expérience », c’est-à-dire d’examiner sa propre expérience. S’intéresser au cinéma veut dire s’intéresser à notre expérience du cinéma. Pour Cavell, c’est la vision (répétée et commune) des films qui conduit à faire confiance à sa propre expérience.

On sait que les situations des films d’horreur renvoient souvent à une terreur domestique, spécifique du quotidien – ustensiles, appareils culinaires ou de salle de bains, objets ordinaires qui peuvent devenir meurtriers. Cette ambivalence caractérise l’ordinaire au cinéma, retournable en inquiétante étrangeté, et essentiellement pathologique.

Le concept « d’inquiétante étrangeté » est bien sur freudien. En allemand :  Unheimlich vient de Heim. Ce mot signifie « le foyer », la maison mais avec une notion de familiarité. Il est aussi employé dans le mot Geheimnis, qu'on peut traduire par « secret », dans le sens de « ce qui est familier » ou « ce qui doit rester caché ». Freud suppose que l'origine de l'inquiétante étrangeté correspond au retour du même, du semblable.

Le commun c’est à la fois la quiétude rassurante du quotidien, et son « inquiétante étrangeté » qui peut tourner à la tragédie. L’aventure est au coin de la rue.

 Références : . S. Cavell :

À la recherche du bonheur. Hollywood et la comédie du remariage (1981), Paris : Cahiers du cinéma, 1993 ;

La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnue (1997), Paris : Capricci, 2012 ;

Philosophie des salles obscures. Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale (2004), Paris : Flammarion, 2011 ;

Le cinéma nous rend-il meilleurs ?, Paris : Bayard, 2010 (2003).

A la mémoire de Stanley Cavell, un philosophe américain
A la mémoire de Stanley Cavell, un philosophe américain

Publié dans Humeurs, Litterature, cinéma

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