Les voies du Seigneur

Publié le par CERISETTE

Les voies du Seigneur

(Ce post est une fiction)

Je l’ai accompagnée jusqu’à ce qu’elle arrête de respirer et c’était certainement plus difficile pour moi que pour elle. Elle avait une respiration régulière, avec quelques ratés, mais pas plus que ceux que l’on peut connaître quand on souffre d’apnées du sommeil. Et puis, elle a arrêté de respirer. Mais comme ça, d’un seul coup, comme on souffle une bougie. C’était fini, les médecins ont été alertés et ont constaté. On s’y attendait tous, elle avait contracté une longue et douloureuse maladie, selon l’expression consacrée.

A ce moment-là, J’étais seule avec son fils. Ni son mari, ni ses autres enfants n’étaient présents. C’est vrai aussi qu’on se relayait à son chevet. J’ai tout de même été incrédule dans un premier temps : alors, c’est simplement comme ça qu’on disparait de la surface de la terre ? C’est comme ça qu’on passe de vivant à …rien du tout ? Un souffle et hop ? C’est si facile ! Dire qu’on s’en fait toute une représentation mentale, qu’on s’imagine du sang et des larmes, de la douleur, des convulsions, mais ce n’est presque rien, c’est juste une demie seconde ! Pas de râles, pas de cris, mais seul un moment de silence, un moment suspendu, qui se prolonge un peu trop. On s’éteint et voilà tout. C’est impressionnant pour nous, qui accompagnons les personnes malades, et qui devons vivre cet instant, qui le recevons comme un coup de poing ! mais j’ai bien vu de moi-même, que, pour la mourante, il s’agit d’un changement infime, minuscule. « Il y a plus de choses, Lucilius, qui nous effraient que de choses qui nous atteignent, et c’est plus souvent l’opinion que la réalité qui nous fait souffrir », (Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre XIII).

Anne-Cécile, c’était ma meilleure amie, mon alter ego, ma copine d’enfance. Nous avions épousé également des copains de lycée, et tous les quatre, avions passé, avant la naissance de ses enfants, des vacances extraordinaires sous la tente, puis dans nos maisons voisines en Bretagne.

Je n’ai pas eu d’enfants car René a été victime d’un accident de la route, très (-trop ?) tôt. Un beau matin, je l’ai vu s’éloigner de notre maison de vacances pour s’enfoncer avec allégresse dans les chemins creux, comme il le faisait presque chaque jour. Je lui ai fait signe, de la fenêtre, comme tous les jours. Pourquoi est-il allé s’écraser contre un arbre ce matin-là ? Personne ne me l’a jamais dit, les enquêtes n’ont rien montré et René est mort comme ça. C’était violent pour moi, surtout que je n’ai pas été autorisée à le voir. On m’a dit qu’il n’était pas présentable et je l’imaginais défiguré, démembré, que sais-je ? Il avait donné son corps à la science, et je n’aurais, de toutes façons, pas voulu préserver son intégrité physique au delà de sa vie. Cela n’avait aucun sens pour nous. Cela ne signifiait rien.

J’avais 32 ans, c’était il y a des années. Anne-Cécile avait été d’un secours providentiel :  c’est elle qui m’avait littéralement portée pendant toutes les longues années de deuil. Nos maris étaient médecins (c’est d’ailleurs une des raisons profondes de l’engagement du mien pour que ses organes servent à d’autres). Le sien, Gabriel, avait choisi la médecine du sport, le mien avait fait ses études dans l’armée, en psychiatrie. On ne console personne de la perte d’un être cher, mais on peut juste tendre une épaule, prêter une oreille, et surtout tirer l’autre vers la vie. Anne Cécile et moi avons beaucoup confectionné de gâteaux à ce moment-là, et nous nous sommes inscrites ensemble à un club de poterie, à une association de randonneurs, à des cours de danse country. 

Nous aimions la peinture et ne nous sommes pas privées de visiter  toutes les expositions possibles dans un rayon de plusieurs kilomètres.

En matière de souffrance, Anne Cécile savait de quoi il était question, elle avait été très accidentée dans sa jeunesse, on l’avait laissée pour morte, le bas du corps complètement paralysé et le thorax en miettes. C’était une Frida Kahlo dans son corset, les médecins avaient même prédit qu’elle ne pourrait jamais avoir d'enfants. C’est toujours amusant de voir combien de grands malades (femmes ou hommes) ont épousé des médecins ou futurs médecins. J’ai un ami mal voyant qui s’est marié avec une ophtalmo, et je pourrais en trouver beaucoup d’autres.

Anne-Cécile venait d’une grande famille d’industriels, et c’est elle qui avait financé les années d’études de Gabriel. D’ailleurs, elle possédait une fortune réelle, (bien tangible en biens immobiliers et terres) léguée par ses parents. Lui n’avait pas grand-chose au soleil, et devait être constamment soutenu financièrement par sa femme, je n’ai jamais bien su pourquoi d’ailleurs, les médecins n’étant pas les moins bien lotis de notre société. D’autant que Gabriel devait avoir une patientèle plutôt bien fournie. Je le côtoyais peu, toutefois, car, par un concours de circonstances assez banal dans les couples amis, les hommes échangeaient peu entre eux et les femmes s’attardaient à partager des confidences, y compris sur leurs vies conjugales. On avait donc construit des barrières pour protéger à la fois notre amitié et nos couples. Il me semble que Gabriel aimait beaucoup les vacances en famille, en Bretagne, mais aussi la bonne chère, à en juger par son ventre replet et sa bouche vermeillette (cf Molière). 

Après le décès, j’ai bien sûr été intégrée au deuil, j’ai accompagné la famille dans les cérémonies, j’étais présente à l’église, au cimetière, auprès des enfants. J’étais dévastée, c’était ma meilleure amie, celle qui m’avait accompagnée, qui était restée fidèle, contre vents et marées et malgré tous les écueils de la vie, écueils qui auraient même pu affecter nos relations, car nous avons essuyé ensemble pas mal de tourments.  Mon mari disparu, j’ai été courtisée par de jeunes ou moins jeunes prétendants dont certains ont cherché à nous éloigner, elle et moi, c’est dans l’ordre des choses. Aucun n’y est parvenu, nous étions trop solidement arrimées, non pas complémentaires mais attachées l’une à l’autre, dans une admiration réciproque que rien n’aurait réussi à briser.

Quoi qu’il en soit, nous sommes restées si proches qu’elle me confiait tout, y compris ses soucis de maman. Nous étions en parfaite confiance l’une envers l’autre. Pour réussir notre amitié, nous partagions  l’une et l’autre l’absence d'appétence pour la  compétition, et nous ne ressentions aucun désir mimétique qui aurait pu instiller entre nous le poison de la rivalité. En conséquence, pas la moindre ombre de jalousie ou d’envie n’est venue perturber notre relation, fondée sur une identité de « valeurs » (je sais que ça fait un peu godiche et « old fashion », mais comment dire qu’on voyait la vie de la même hauteur, avec le même sens de l’honnêteté rigoureuse... ) .

Je n’avais pas d’enfants, j’étais seule, elle m’a fait entrer dans son monde, beaucoup plus par ce qu’elle m’en racontait que par les invitations qu’elle pouvait me donner. Je n’aime pas les mondanités, je n’ai pas le goût pour les voyages luxueux, et ma petite maison de Bretagne est la seule terre où je me sente en sécurité.  Je m’y trouve proche de mon mari, de son âme, de tout ce qu’il aimait aussi., des volets verts et bleus, des hortensias mauves, des pierres sèches, du vent et de la mer.  

Je suis née d'une mère catholique- mais enseignante dans une école publique, donc peu portée sur les biondieuseries- et d'un père incroyant. En revanche Anne-Cécile et Gabriel étaient férus de monastères, de retraites chez les jésuites, de catéchèses, de messes, d’écoles privées cathos et autres activités paroissiales. Je pense que Gabriel était encore plus impliqué que sa femme, si c’est possible. Moi je respectais, et j’éprouvais même de de la révérence pour une telle constance et un tel niveau de générosité dans l’église. Leurs enfants ont été élevés chez les scouts, et confiés à des nurses italiennes ou irlandaises. Les pèlerinages à Lourdes et à Fatima occupaient beaucoup de leurs congés de printemps et d’automne, l’été étant réservé à la Bretagne. Et, comme souvent chez des militants, leurs enfants passaient après leurs bonnes œuvres. Accueillir des jeunes lors des JMJ de Paris, recevoir des retraitants pour les préparations au mariage, participer aux kermesses pour le denier du culte, organiser des séjours en terre sainte, aider les fidèles dans leurs recherches spirituelles, voilà ce qui constituait leur quotidien. Leurs propres enfants, qu’ils aimaient de toute leur force, bien sûr, étaient élevés strictement, avec beaucoup d’austérité et peu de démonstrations d’affection. Je pense que les jeunes en ont souffert, et qu’Anne-Cécile en était consciente. Mais eux-mêmes avaient reçu une éducation orientée « évangile et vie du Christ », et ils n’imaginaient pas mal faire en reproduisant ces orientations saintes destinées à préparer leur couvée aux obligations du monde.

Ils ne manquaient pas un office, pas une procession ou un évènement religieux. Rome, Pâques, Noel, les carêmes, les Rameaux, et même les confessions (que je croyais disparues de la vie d’un croyant « moderne ») prenaient toute la place nécessaire dans leurs pratiques familiales.

Gabriel ne ratait aucune occasion pour « pratiquer » activement les rites catholiques, messes, communions, baptêmes, et autres sacrements. Il en était si imprégné de ces liturgies que je le voyais comme un religieux laïc, et que je me disais que sa façon d’être médecin devait s’apparenter à celle d’un prêtre. Après tout, la médecine était bien à l’origine et jusqu’aux époques modernes, une activité mystico-religieuse ? Bien sûr, sans beaucoup de connaissances ni de techniques, les médecins de Molière ne pouvaient guère faire autre chose que réciter des prières en latin en espérant que, pour la guérison, saignées et clystères feraient le reste. Encore aujourd’hui, et pour des maladies rares ou complètement incurables, le secours divin peut finalement réussir aussi bien qu’un placebo. Ceci étant, Gabriel ne négligeait pas non plus les bons restaurants et les sorties tous frais payés, soit par Anne Cécile soit, hélas, par les labos !

Je m’éloigne, je m’éloigne mais pas vraiment.

J’en étais au deuil de ma très tendre Anne Cécile disparue par un soir d’hiver pourri, comme il se doit pour tous les grands malheurs. Évidemment qu’il pleuvait au cimetière, évidemment que je pleurais, évidemment que je pensais, ne plus jamais pouvoir me reconstruire. La famille d’Anne Cécile était enfermée dans sa douleur. J’avais brûlé des dizaines de cierges, moi qui ne crois à rien du tout, pour qu’Anne Cécile s’en sorte. J’avais prié la Vierge et Krishna et Vishnou, j’avais demandé à tout hasard à Sainte Cécile mais aussi à Mahomet, et à Confucius, bref j’avais imploré tout ce que je connaissais, tous les saints du ciel et de la terre, pour que je retienne un peu de temps avec Anne Cécile, encore un peu.

Puis, résignée déjà, je m’étais convaincue qu’il fallait que je vienne à l’aide de la famille, à Gabriel d’abord qui multipliait les épreuves de méditation et de retraite, qui était même allé en Italie dans les églises et monastères qu’ils fréquentaient pour conjurer le sort et retrouver des forces, et enfin je me devais à ses enfants.

Puis je m’en étais tenue à mon rôle : une présence attentive mais silencieuse :  ils savaient tous que nous étions comme deux sœurs, Anne Cécile et moi.

Rien n’y a fait bien sûr.

Elle est morte quasiment dans mes bras. Son dernier souffle, c’est moi qui l’ai recueilli…J’en étais presqu’honteuse. Gabriel aurait dû être à ma place, il aurait dû être là.

Trois mois à peine après l’enterrement, j’ai été invitée à une fête d’anniversaire par le fils d’Anne Cécile .  C’était une de ces fêtes graves, où personne ne dit rien mais où tous les invités gardent enfoui leur chagrin en ayant l’air d’être joyeux. Le petit fils d’Anne Cécile avait 6 ans. C’est drôle, mais Gabriel n’était pas là. Peut-être en raison de son travail de médecin ? Sûrement des urgences, enfin une urgence, quelque chose d’important, de vital. …

Nous avons entamé le gâteau au chocolat, le tout petit était fier de ses 6 bougies. Anne Cécile aurait aimé ! Pauvre Gabriel !

Je me suis un peu distraite avec les tous petits. On a fait rouler le train en bois, on a fait manger la poupée. Il y avait « Les petits poissons dans l’eau », puis « Le fermier dans son pré », et « Le petit prince a dit », sur le CD.

On en était à « Au feu, au feu les pompiers » quand Gabriel est arrivé, enfin.

Derrière lui, il y avait une créature de rêve, une grande blonde aux yeux bleus, aussi svelte qu’il était rond et gras, aussi grande qu’il était râblé et court sur pattes. « Nastia, je vous présente Nastia », a-t-il annoncé à l’assemblée. Elle le dépassait d'une bonne tête, que dis je? de près de 2 bonnes têtes!. C'était une immense liane nordique, de celles qu'on voit défiler sur les podiums, très hautaine, l'air agacé. Elle était scotchée à son smartphone, et ne voulait même pas goûter un toast, parce qu'elle était "très allergique". Elle voulait juste un petit morceau de pomme...épluchée, la pomme, s'il vous plait. Gabriel tournait autour d'elle comme une mouche sur un pot de confiture. Elle semblait impatiente de fuir cette réunion de famille ouvertement ennuyeuse pour elle.

Et, Gabriel se tournant vers moi : « Tu sais, Nastia, elle est ukrainienne, Anne Cécile t’en a certainement beaucoup parlé ? Je la lui ai présentée, il y a trois-quatre ans de ça déjà ».

Nastia ? Jamais Anne Cécile ne m’avait mentionné ce prénom.

« Mais si, rappelle-toi ? elle était venue il y a quatre ans, ici même ».

En tentant de me souvenir, j’ai soudain eu des frissons dans la colonne vertébrale, comme si des glaçons s’étaient infiltrés dans mon dos. J’ai recalculé sur mes doigts. Quatre années. Il y a quatre ans, Anne Cécile était venue chez moi, complètement effondrée pour me confier : « Tu ne sais pas ? Tu ne devineras jamais ? Gabriel veut me quitter ».

J’avais tout oublié parce que 2 mois plus tard , Gabriel, après un stage dans un monastère, et des heures passées en prière, et en macérations, était revenu vers Anne Cécile, en lui assurant qu’il avait compris et qu’il voulait rester avec elle, sa femme. C’est sûr que dans cette décision, je ne pouvais exclure qu’il y avait, comme dans beaucoup de familles, des questions matérielles. Je suis un petit peu mesquine, mais c’est évident qu’Anne Cécile déterminant le train de vie, il était délicat de s’en priver comme ça.  

Il lui avait demandé pardon, il s’était complètement fourvoyé, à ses dires. C’était bien avec elle, Anne Cécile, qu’il voulait finir ses jours, il ne savait pas comment faire pour qu’elle passe l’éponge.

Mon Anne Cécile, avec son indulgence coutumière, avait effectivement compris. Et pourtant, j’en suis certaine, elle n’avait pas du tout mentionné le prénom de Nastia. Elle avait juste excusé un moment d’égarement, un trouble, un doute.

Et elle était tombée malade, de sa grave et douloureuse maladie, peu après.

Pendant toute la période des traitements inhumains, Gabriel, pas plus que l’ensemble de la famille n’avaient pas été très présents. C’est moi qui avais accompagné Anne Cécile, c’est moi qui lui avais tenu la main. Le pieux personnage de Gabriel avait plus à faire avec ses patients. Il rentrait tard le soir, mais les médecins sont toujours débordés, il est vrai. Tant de gens ont besoin d’eux ! ils sont le secours et l’ultime recours de tant de pauvres hères, ils n’ont pas de temps pour eux-mêmes !

Anne Cécile lui faisait une confiance aveugle, et s’il lui assurait que son mal était bénin, elle le croyait à fond.

Elle n’a rien su presque jusqu’au dernier moment, à ce dernier souffle qui m’a tellement remuée. Un instant, j’ai imaginé que Gabriel était en proie à une arnaque, l’arnaque au mariage, c’est connu, l’arnaque des filles de l’Est qui veulent une sécurité en occident. Mais l’impression est restée fugitive, elle s’est très vite effacée. C’était une tentative désespérée pour ne pas voir la vérité.

Gabriel, cet ange dévoué au christianisme, avait donc une autre vie. Anne Cécile devait partir probablement pour que la vie de Gabriel soit de nouveau heureuse et insouciante....avec Nastia qu’il emmènerait, à coup sûr, sur les lieux de pèlerinage, dans les couvents et monastères qu’il affectionnait tellement. J’étais le passé, lui, il avait l’avenir devant lui. Il communierait à la vie nouvelle qui s’avançait.

Devant Dieu.

Les voies du Seigneur

Publié dans Humeurs, santé

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