Dans une chambre d'hopital

Publié le par CERISETTE

Dans une chambre d'hopital
Dans une chambre d'hopital

(Ce post est une fiction)

Il était tôt dans l’après-midi, mais j’ai eu l’ordre de sortir de la chambre, une nouvelle arrivée étant en cours.

Garé dans le couloir, il y avait un lit d’urgence qui contenait une forme fragile, à peine esquissée, avec des tubes et des poches de sérum accrochés à des patères.

Elle était accompagnée d’au moins 4 blouses blanches, qui l’ont installée dans le lit d’à côté, le lit de séjour. Et j’ai pu rentrer à nouveau.

J’ai aperçu une sorte de crevette recroquevillée, une petite et frêle bonne femme aux cheveux empenaillés.

J’ai remarqué tout de suite les bras fluets, aux veines bleues, saillantes, les bras douloureux et noueux, piqués de partout, et les doigts accrochés aux oreillers, des doigts fins et surtout très soignés, les ongles vernis d’un élégant marron glacé.

J’ai vite compris quand elle a commencé à maugréer : « Laissez-moi, je n’ai pas mal, pourquoi voulez-vous que j’ai mal ? ».

Quand tout le folklore infirmier s’est éloigné, nous nous sommes regardées. Elle avait les cheveux en bataille, les yeux cernés de bleu, mais une étrange lumière brillait dans son regard. Son corps n’était plus qu’un chiffon, elle nageait dans la tunique en intissé bleu, et ses jambes ressemblaient à des baguettes de tambour.

J’ai constaté qu’elle portait des couches, et qu’elle devait être très âgée. Mais c’est sa petite fille, venue là par devoir, qui, levant les yeux de son livre, m’a expliqué qu’elle avait 93 ans, et qu’elle avait « fait » un AVC.

Ceci étant, je ne sais pas pourquoi, je l’ai tout de suite trouvée vraiment particulière. Elle avait un regard de défi, et même diminuée, on sentait qu’elle avait une volonté de fer.  Il m’a semblé qu’on était, elle et moi, faites du même bois.

Dialogue de lit à lit:

-Je sais que le personnel est très bien dans cet hôpital, mais quand même, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, personne ne m’a expliqué !

-Ah oui, ils sont très compétents, tous, et gentils de plus,

-Oui, mais, je ne les comprends pas, ils veulent tous m’aider. Ils veulent m’enfiler mes chaussettes, ma robe de chambre, me laver, mais moi je sais faire toute seule, vous pensez, depuis le temps que je vis seule chez moi!.

- Madame, je crois que c’est difficile pour vous avec vos perfusions…

- Peut-être mais je n’ai rien, pas malade, et je n’ai pas besoin de toutes ces perfusions ! Et en plus j’ai horreur qu’on me tripote !

- Je vous comprends, Madame, moi aussi, je n’aime guère être dépendante.

- Ils disent que j’ai eu un AVC mais ce n’est pas vrai, regardez comme je bouge, même les deux mains.

- C’est quoi alors ?

- Je n’en sais rien, mais eux non plus, ils disent que j’ai mal, ils veulent absolument que j’aie mal. Mais je n’ai mal nulle part, je vais très bien. On m’a interdit de me lever, vous vous rendez compte ?

- C’est mieux de ne pas souffrir.

- La médecine a fait tellement de progrès, on voit tant de choses avec les grosses machines !

- Vous avez dû passer au scanner, non ?

- Ah, je ne sais pas bien, mais c’est chaque fois les mêmes examens, c’est dommage de les refaire, j’avais tout mon dossier avec moi. D’ailleurs, il est où mon sac à main ? Vous pouvez me le ranger à côté de moi, avec mes chaussures ? Ils n’aiment pas que je pose mes affaires sur le lit, mais moi, je préfère. Voilà, comme ça, c’est bien. Vous savez, comparé à autrefois, la médecine, c’est beaucoup de progrès, beaucoup de machines, mais il n’y a plus de discussions avec le médecin. Ils n’ont plus le temps. Autrefois les docteurs restaient un peu près de mon lit, maintenant ils s’en vont tout de suite. C’est comme ça !

- Je vous gêne avec la TV ?

- Ah non, pas du tout ! Je vous assure, faites comme vous voulez, comme vous le sentez, faites comme chez vous, faites tout ce que vous voulez, rien ne me dérange, ni la lumière ni le bruit. D’ailleurs vous faites comment pour avoir les infos ? Moi j’aime bien la TV régionale.

Il est 5 heures du matin, ma voisine se retourne dans son lit.

- Je vais aller aux toilettes et tant pis, on ne va pas m’apprendre à marcher, je sais faire. Je vais me lever.

- Attendez, je vais vous aider, vous voulez bien ?

Elle me regarde, je la prends presque dans mes bras, elle est tout légère. Je la tiens, je la dirige vers la salle de bains, je l’assois, elle se laisse tout faire…par moi.

Elle a refusé la chasuble de l’hôpital, elle veut enlever aussi la tunique en papier bleu, elle veut mettre sa robe de chambre à elle. Je l’aide, en faisant très lentement, très doucement. Avant de passer la perf dans la manche de sa robe à elle, elle me montre son soutien-gorge et je pige. Elle veut remettre ses dessous, peu importe qu’elle soit allongée, elle ne veut pas de ses seins ballants, ballottant, non tenus. Je lui demande si elle va arriver à agrafer derrière, et, sans attendre la réponse, je lui accroche son soutien-gorge, je sais bien qu’elle n’aurait pas pu toute seule. Elle porte une couche par précaution me confie-t-elle, au cas où ! Elle refuse la déchéance, elle a peur de ça, pas de la mort, mais de la perte de la dignité. C’est pour cela qu’elle a des protections, pas du tout parce qu’elle pourrait avoir des petites fuites, mais essentiellement parce qu’elle veut rester pimpante. Elle a posé un flacon de parfum tout près d’elle. Elle veut sentir bon.

Elle me dit qu’elle veut rentrer chez elle au plus tôt, à cause des oiseaux, de ses oiseaux.

Je lui demande si elle a des perruches, mais non, ses oiseaux, ce sont les « oiseaux du ciel », les moineaux, mésanges et pigeons qui viennent sur sa terrasse. Elle me raconte qu’elle a pitié d’eux l’hiver quand il fait si froid, elle les nourrit avec des boules de graisse. « Je les nourris un jour et le lendemain, ils invitent des copains et des copines. Au lieu d’une dizaine, ils sont 20, puis 30 ». C’est certain, sans elle, ils ne peuvent pas survivre. Elle est responsable. Et elle me dit que ces petits animaux sont très intelligents, et si vifs ! Elle leur parle, ils répondent.

Je l’interroge encore sur la solitude, c’est difficile ? « Non, je suis une solitaire, cela ne me pèse pas. Je vis seule depuis très longtemps. Mes maris (elle en a eu deux) sont décédés très jeunes. J’ai toujours vécu seule ».

Elle a une fille mais sa fille est déjà à la retraite, « sur la Côte », «  et, la famille, ce n’est pas toujours simple ».

Une infirmière vient lui faire une prise de sang.

- Ah non, pas de prise de sang, ça me fait mal. J’ai les veines très sensibles.

- Il va falloir quand même trouver une veine, Madame !

- Aie, non, non, je ne veux pas, c’est trop douloureux, arrêtez-vous ! Stop !

L’infirmière repart en colère, bredouille, en lui lançant : « Tant pis pour vous ».

Elle est honteuse, elle se tourne vers moi :

  • Peut-être que je ne suis pas très docile non plus, mais rien ni personne ne peut m’obliger à avoir mal, vous ne croyez pas ?
  • Et puis, cette infirmière , elle ne m’aurait-elle pas prise en grippe par hasard?
  • Ou alors c’est parce que certaines soignantes n’aiment pas les personnes très vieilles comme moi, ça ne les intéresse pas, vous ne croyez pas ?

Je lui assure que ce n’est pas à cause de son âge, mais surtout parce cette infirmière voulait faire trop vite et que peut être, elle aurait effectivement fait mal.

Je l’admire d’avoir cette résistance, elle qui est si menue, si diminuée, si âgée ! Je m’approche :

« Ben moi je dirai que vous avez de belles veines, bien visibles. Vous pouvez peut-être avoir droit à des aiguilles pour enfants ? non ? ».

Une autre infirmière arrive, nous parlons des oiseaux qui attendent chez elle. Ma voisine de chambre aime bien les moineaux, mais aussi les pigeons surtout les beiges. On parle de l’intelligence des animaux, on parle des roses de la terrasse, des roses de Ronsard, ses préférées.

Elle se détend, la piqure est finalement possible maintenant.

Pourquoi les soignants ne prennent-ils pas le temps de parler des oiseaux sur la terrasse avant de faire une prise de sang ?

....

On lui a annoncé qu’elle pouvait repartir tout à l’heure et elle n’a pas tardé à enfiler son petit tailleur noir, ses bas et ses escarpins en velours. Elle est mignonne, je lui ai fait la bise avant son départ.

J'ai serré contre moi sa fragile silhouette, elle semblait avoir froid en permanence.

Pour le reste, on aurait dit la Reine d'Angleterre.

Dans une chambre d'hopital
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Publié dans Humeurs, santé

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