Un mois à la campagne (Y.Tourgueniev, Theâtre Dejazet)

Publié le par CERISETTE

Un mois à la campagne (Y.Tourgueniev, Theâtre Dejazet)

C’est  le bi centenaire de la naissance d’Yvan Tourgueniev(1818), le plus occidental des écrivains russes, car il a vécu une grande partie de sa vie à Bougival, où il est mort d’ailleurs à 65 ans.  Il est enterré à Saint Pétersbourg.

De trois ans l'aîné de Fedor Dostoïevski, de dix ans celui de Léon Tolstoï, Tourgueniev n’était pas apprécié de Tchekhov, né en 1860, qui considérait que ses œuvres n’auraient pas de postérité.

Jusqu'à l'âge de sept ans, Tourgueniev a vécu dans le domaine maternel de Spasskoïe, non loin d'Orel, sa ville natale. Il n'aimait guère parler de son père, officier des cuirassiers, personnage insignifiant et qui ne s'était marié avec la riche Lutovinova, plus âgée que lui, que par intérêt. De sa mère, aigrie par une vie malheureuse depuis l'enfance, se laissant aller à des accès redoutables de colère ou d'excentricité, il a tracé un portrait impitoyable dans Mumu (1852). C'est à ce moment-là qu'il a connu les monstruosités de l'institution du servage. Fouetté lui-même à tort ou à raison, impuissant devant les châtiments infligés aux paysans, Tourgueniev n'aurait gardé qu'un mauvais souvenir de son enfance.

En 1838. pour parfaire ses études et son apprentissage de la vie, Tourgueniev part pour Berlin.

Il y côtoie notamment Mikhaïl Bakounine... qu'unissait une dévotion à Friedrich Hegel — ce qui détermina l'orientation de la pensée politique et sociale de Tourgueniev. Il se range résolument dans le camp des occidentalistes, il rejette le messianisme religieux cher aux slavophiles; clairvoyant, il ne voit d'autre salut pour la Russie que de se mettre humblement à l'école de l'Occident.

En 1847, il décide de quitter la Russie, pour vivre auprès de Pauline Viardot (la femme française d’un ami dont il tombe amoureux) et pour écrire avec moins de passion, loin de sa patrie, ces récits tirés de la vie des paysans et des propriétaires terriens, qui, réunis cinq ans plus tard sous le titre Mémoires d'un chasseur, seront accueillis comme un réquisitoire implacable contre le servage.

Les dernières années de la vie de Tourgueniev, sans foyer, sans patrie, sans croyance, furent adoucies par les rayons de la gloire. En 1875, au Congrès international de littérature à Paris, il est élu vice-président et siège aux côtés de Victor Hugo. Son discours sur la littérature russe obtient un vif succès.

Lorsqu'il revient en Russie, pour de courtes périodes toujours, réceptions et dîners en son honneur se succèdent. La jeune actrice Maria Savina fait de sa pièce Un mois à la campagne, écrite en 1850, un triomphe (1879).

En 1881, il ressent, sans y prêter trop d'attention, les premières atteintes du mal qui va l'emporter, un cancer de la moelle épinière. Ivan Tourgueniev, veillé par Pauline Viardot, meurt dans sa demeure de Bougival le 22 août 1883, à l'âge de 65 ans.

« Un mois à la campagne » a été écrite en 1849 et jouée seulement en 1879, car la pièce a immédiatement été censurée en Russie.

Pourquoi ?

L’histoire est terriblement russe, vous savez, la fameuse âme russe, avec son lot de délicatesse, son attention à la nature, chaque fois présente par des cris d'oiseaux, les tonnerres des orages, le criquettement des insectes, mais aussi son expression subtile des sentiments.

La femme d’un propriétaire terrien cossu et aristocrate, Natalia Petrovna, a 29 ans. Elle tombe amoureuse, ou croit tomber amoureuse, ou joue à tomber amoureuse, du précepteur de son fils. Elle trahit sa fille adoptive, qui aime aussi secrètement le jeune homme. Elle avoue son amour à Rakitine, ami d’enfance de son époux et confident transi de Natalia. La comédie des sentiments est partie, du Marivaux sous les bouleaux.

Ou bien c’est Emma Bovary dans la steppe. Natalia est un peu capricieuse, très hystérique, en tous les cas, névrosée, et elle s’ennuie dans sa vie trop calme et trop confortable.

Elle se raconte des histoires, elle les vit peut-être, elle se plaint, manipule, s’excuse de manipuler. Comme chez Tchekhov, mais chez Tchekhov, on parle moins, il faut deviner dans les silences, les non-dits, le drame intérieur des personnages.

Tourgueniev explique, souligne, éclaire. Tout, même l’acceptation du mari et sa générosité : il faut laisser la liberté de choix aux femmes.

Comme chez Tchekhov, il y a aussi un médecin, un vieux garçon d’un humanisme cynique et intéressé. Quand il demande la main de la domestique de Natalia Petrovna, c’est en se présentant à elle sous le pire jour possible, sans la moindre teinte de romantisme. Il dit : «Je ne suis pas riche, mais j’ai une bonne clientèle et mes patients ne meurent pas tous.» . Et « Je ne suis pas un homme gai, je suis parfaitement morne ». La scène est désopilante.

Tout est d’une infinie délicatesse, et pourtant tout est parfaitement empoisonné, cruel, empreint de rivalités et de jalousies. Natalia s’amuse avec les sentiments des autres, elle n’hésite pas à sacrifier la pauvre orpheline qui accepte un mariage contre nature, avec l’assentiment de tous. On évolue dans un monde où il vaut mieux être bien né.

Mais la Russie hésite, entre le propriétaire terrien prêt finalement à considérer l’abolition de l’esclavage (il croit à la liberté), entre l’intellectuel raffiné (que joue magnifiquement bien Micha Lescot), et l’orphelin qui s’est fait tout seul : qui va au final influencer le choix ? Le désir circule sous la désinvolture et la légèreté des propos.

Très belle mise en scène par un fin connaisseur et maître de Tchekhov, Alain Françon qui a quitté La Colline pour, notamment célébrer l’année Tourgueniev au théâtre Déjazet.

« Regardez, Natalia Petrovna, comme ce chêne vert sombre est beau sur le ciel bleu foncé. Il est inondé de soleil...et quelles couleurs puissantes!...quelle vitalité invincible et quelle force en lui, surtout si vous le comparez à ce jeune bouleau...Lui, on dirait qu'il va se laisser absorber par la lumière ; ses toutes petites feuilles brillent d'un éclat faible, comme si elles étaient en train de fondre. Et pourtant, il est beau lui aussi. »

De Ivan Tourgueniev
Traduction Michel Vinaver
Mise en scène Alain Françon
Avec Nicolas Avinée, Jean-Claude Bolle-Reddat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque

Publié dans spectacles, Théatre

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