Politiser les colères (Saul Alinsky-Rules for radicals)

Publié le par CERISETTE

Politiser les colères (Saul Alinsky-Rules for radicals)
Politiser les colères (Saul Alinsky-Rules for radicals)

Depuis quelque temps, on entend parler de la méthode Alinsky, à droite comme à gauche. Comme je suis curieuse, je me suis renseignée de plus près sur cette fameuse méthode, qui n’est pas une découverte récente mais une redécouverte.

D’abord qui est son inventeur,  Saul Alinsky ?

Né en 1909 de parents immigrés russes, Saul Alinsky a grandi dans un quartier pauvre de Chicago, au plus près de la misère sociale. En 1927, il intègre l’Université et débute des études de sociologie. Passionné de criminologie, il se lance en 1930 dans une thèse sur les gangs urbains de Chicago. Pendant plusieurs années, en pleine période de crise économique, Saul Alinsky étudie la mafia, approchant de près le réseau d’Al Capone. Alinsky en tire une conclusion qui le suivra toute sa vie : les principales causes de la criminalité sont les mauvaises conditions de vie, le chômage, la discrimination raciale, et de manière plus générale l’organisation de la société.

Nommé criminologue dans une prison d’État de l’Illinois, Saul Alinsky s’engage de plus en plus auprès des plus pauvres, comme  les travailleurs saisonniers de Californie et jusqu’à rejoindre le CIO, le plus grand syndicat ouvrier des États-Unis.  Ce qui le préoccupe c’est, entre autres, la question suivante : Comment réduire l’asymétrie entre, d’un côté, une population pressurisée, précarisée et inorganisée, et, de l’autre, des autorités, une administration et des organisations patronales solidement structurées ?

En 1939, à 31 ans, Saul Alinsky décide de mettre ses idées en pratique. Il quitte son travail et s’installe dans Back of the Yards, le quartier le plus misérable de Chicago. Au milieu des chômeurs, des ouvriers sous-payés, des baraquements sales, du climat de haine entre immigrés, Saul Alinsky commence par écouter et observer. Peu à peu, il suggère des rencontres entre habitants, encourage les uns et les autres à prendre la parole, à exprimer leur colère face aux propriétaires, aux autorités ou aux patrons locaux, puis à définir des revendications et imaginer des stratégies de victoire. Parmi ces stratégies, Alinsky appuie fortement les propositions d’actions directes non violentes et ludiques, et participe activement à leur organisation. Trois ans plus tard, les améliorations du quartier Back of the Yards sont nettement visibles et font la une des médias locaux : de nombreux loyers ont été réduits, des bâtiments réhabilités, les services municipaux améliorés, les salaires de certaines entreprises locales augmentées, tandis que plusieurs collectifs autonomes d’habitants maintiennent une forte pression populaire.

Alinsky a le sentiment d’avoir expérimenté une stratégie efficace et reproductible. Pendant plus de trente ans, il va sillonner les États-Unis pour diffuser ses méthodes, former des centaines d’organizers, proposer ses talents de stratège et sa notoriété croissante au service des saisonniers mexicains en Californie, des ouvriers de l’entreprise Kodak de Rochester, des populations noires de New York, et plusieurs dizaines d’autres luttes dans tout le pays. Dans le contexte de répression politique du maccarthysme, Alinsky est plusieurs fois emprisonné.

En 1971, un avant avant sa mort soudaine, il publie « Rules for radicals », un manuel où il  décrit sa vision de l’activité politique, ses réflexions et ses expériences sur les conditions du changement social.

Hillary Clinton a écrit une thèse sur Saul Alinsky intitulée "Une analyse du modèle Alinsky". Barack Obama, président des États-Unis de 2008 à 2016, s'est lui-même inspiré des idées d'Alinsky en utilisant le concept de "démocratie participative".

Mais de quoi s'agit-il précisément ?Voilà quelques extraits de son livre :

Utiliser  les colères quotidiennes

« L’on oublie que c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes. Je serais, pour ma part, porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres, si je pensais qu’on pût jamais être assuré de l’une sans posséder l’autre. La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse et les porte à renoncer à l’usage de leur volonté »

Contre les dogmes

« Ce livre ne contient ni panacée ni dogme. Je hais et crains les dogmes. »

Pas de romantisme, mais du pragmatisme

« Donnez tout votre argent, si vous le voulez, pour aider ceux qui accueillent et soignent les drogués, c’est votre affaire. Mais ici,  cela ne nous concerne pas. Notre travail est de sauver une communauté, de restructurer un quartier qui part à vau-l’eau, de le faire en impliquant les habitants dans des manifestations où leurs intérêts sont engagés et en permettant à des leaders locaux d’émerger. Nous ne sommes pas des assistantes sociales, nous sommes des travailleurs communautaires, des animateurs. À chacun son métier»

Prendre le monde tel qu’il est

« Si un véritable radical découvre que ses cheveux longs constituent un handicap, une barrière psychologique pour communiquer avec les gens et les organiser, il les fait couper.
Si je devais organiser une communauté juive orthodoxe, je n’arriverais pas en mangeant un sandwich au jambon, à moins que je ne cherche à être rejeté et à avoir une bonne excuse pour me défiler. »

Le rejet de la théorie de la causalité

 « On reconnaît un homme libre au doute qui le ronge intérieurement, de ne jamais savoir s’il est ou non dans le vrai ». Juge Learned Hand

« Dans ce monde, l’irrationnel colle à l’homme comme son ombre, de sorte que les gens font le bien pour de mauvaises raisons et qu’ils se justifient après coup en s’attribuant de bonnes motivations. »

Pire que tout : le fatalisme et la résignation

"Les déshérités sont comme une masse de cendres froides, pleine de résignation et de fatalisme. Mais au-dedans, ce sont des braises qu’un espoir peut ranimer, comme la mise en œuvre de moyens leur donnant accès au pouvoir. Dès la première étincelle, le feu est sûr de prendre.
La seule puissance des pauvres réside dans leur nombre
. »

Choisir des objectifs concrets et immédiats

« Tu vas dans la rue, voici ton secteur, tu connais les gens, tu découvres avec eux un problème pour lequel ils peuvent se mobiliser et qui peut être l’occasion pour eux de s’organiser, tu les réunis, vous décidez obligatoirement quelque chose à la fin de la réunion et, de préférence, une démarche contre quelqu’un. Il faut réussir (donc ne pas être ambitieux au départ) et célébrer la réussite."

Agir auprès du responsable

"Tout conflit doit conduire à la négociation. On appliquait une tactique du conflit très réaliste  : qui est le responsable ? quel est le fonctionnaire qui peut signer ? que peut-on raisonnablement exiger de lui ? Comment s’y prendre pour qu’il n’aime pas cela sans pour autant qu’il perde trop la face ?"

Rire

« Ne pas se départir de ce que nous avons de plus précieux : le rire. Ensemble, peut-être arriverons nous à atteindre ce que nous cherchons : le rire, la beauté, l’amour, la possibilité de créer. »

Les 13 règles de la tactique du pouvoir (selon Alinsky)

  • Le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais également ce que l’ennemi croit que vous avez.
    En sachant que les deux principales sources de pouvoir ont toujours été l’argent et les hommes.
  • Ne sortez jamais du champ d’expérience des gens de votre groupe.
  • Sortez du champ d’expérience de l’adversaire chaque fois que c’est possible.
  • Forcez l’adversaire à suivre à la lettre son propre code de conduite.
    Utilisez le pouvoir de la loi, en forçant la société établie à suivre à la lettre ses propres règles.
  • Le ridicule est l’arme la plus puissante dont l’homme dispose. Il est pratiquement impossible de riposter au ridicule.
  • Une tactique n’est bonne que si vos militants ont du plaisir à l’appliquer.
  • Une tactique qui traîne trop en longueur devient pesante.
    L’homme ne peut conserver de l’intérêt pour une affaire que pendant un temps limité, après quoi tout devient routine ou rite.
  • Maintenez la pression, par différentes tactiques ou opérations, et utilisez à votre profit tous les événements du moment.
  • La menace effraie généralement davantage que l’action elle-même. Mais, c’est un jeu qui ne supporte pas le bluff, car, si on vous prenait à bluffer, vos menaces ultérieures seraient du vent ; sur ce point, vous seriez cuits.
  • Le principe fondamental d’une tactique, c’est de faire en sorte que les événements évoluent de façon à maintenir sur l’opposition une pression permanente qui provoquera des réactions.
  • En poussant suffisamment loin un handicap, on en fait finalement un atout.
    (cf. la résistance passive de Mahatma Gandhi).
  • Une attaque ne peut réussir que si vous avez une solution de rechange toute prête et constructive.
  • Il faut choisir sa cible, la figer, la personnaliser, et polariser l’attention sur elle au maximum.

S’en aller, pour ne pas « faire à la place », se rendre inutile

Alinsky ne reste pas plus de 3 ans dans le même endroit : « Il faut s’imprégner de la communauté, la respecter, l’aider, puis s’en aller »..

C’est la méthode utilisée dans le film documentaire « Merci Patron » de François Ruffin  et c’est aussi une des méthodes de démocratie participative utilisée par la REM.

L'idée de fond c'est que les pauvres gens ne s’intéressent pas à la politique parce qu'ils sont devenus fatalistes. Il existe cependant une colère- celle qui concerne les tracasseries du quotidien (l'ascenseur toujours en panne, les poubelles qui débordent)- qui est une énergie utilisable pour "mobiliser" à nouveau. Les actions menées et réussies donnent l'impulsion pour s'organiser.

Politiser les colères (Saul Alinsky-Rules for radicals)

Publié dans Humeurs, Litterature

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So 06/03/2018 08:30

Article très intéressant et qui ravive un peu la mémoire de mes cours....lointains ;)

CERISETTE 06/03/2018 08:57

merci beaucoup!