Un amour plus fort que le temps (Leslie Maitland, Presses de la Cité)

Publié le par CERISETTE

Un amour plus fort que le temps (Leslie Maitland, Presses de la Cité)

On rencontre un livre comme on rencontre une personne. En l’occurrence, c’est une amie qui m’a prêté ce livre parce qu’il a été écrit par une de ses cousines. Et je lis toujours ce qu’a écrit mon entourage, sans exception, parce qu’ainsi, j’ai découvert des pans insoupçonnés de vies que je croyais banales et que pour moi, « l’aventure est au coin de la rue ».

Comme le titre l’indique, il s’agit d'une belle histoire d’amour, à la Roméo et Juliette et c’est l’histoire que la mère de la narratrice a vécue, pendant que la Grande Histoire, celle de la guerre, de la seconde guerre mondiale crachait ses monstruosités qui broyaient les vies et les gens.

C’est un récit, et c’est une romance, un témoignage et une passion, une vérité historique et un conte. Leslie Maitland , l’auteure, est née, elle, aux USA, (elle écrit en anglais), mais elle a été bercée par ce que racontait sa mère, sur son histoire, sur ses déchirements, sur les écueils qu’elle a dû traverser. Leslie est retournée, dès qu’elle a compris, sur les lieux de la jeunesse de sa mère. Elle a rembobiné le film, elle a retrouvé le fil du récit.

Est-ce que cette histoire serait arrivée sans les turbulences de la grande Histoire ? Comment un amour, si profond soit-il,  a-t-il pu survivre à de si grands cataclysmes ?

Vous avez compris que « l’amour sera plus fort que le temps », et que tout se terminera comme dans les contes de fées. C’est très réconfortant de penser que les sentiments ne sont pas des mirages, qu’ils existent bel et bien et qu’ils vivent dans toute leur gratuité, leur générosité, et même une sorte d’innocence, « parce que c’était elle, parce que c’était lui » pour paraphraser Montaigne.

Au commencement il y avait une famille juive de Fribourg, une famille pauvre, aux valeurs robustes. Non, pas une famille, mais des familles. Des gens ordinaires, travailleurs, honnêtes, (le grand père s’est acharné à rendre avec intérêt les moindres centimes qui lui avaient été prêtés et à payer tous les impôts, même ceux qui avaient été injustement assignés aux juifs, pour « paiement » des dégâts causés par d’autres et qui leur avaient été imputés).

Mais ce livre, s’il évoque bien la destinée des juifs piégés par une guerre idiote, n’est cependant pas un nouveau témoignage sur la SHOAH, (qui pourtant n’aura pas épargné cette famille non plus).

Le propos n’est pas de raconter les persécutions et les hasards qui ont permis aux survivants d’échapper à la mort, mais plutôt de placer le projecteur sur une vie, celle de Janine, la mère de Leslie, qui a réussi, au-delà de l’imaginable, à préserver son engagement vis-à-vis de l’homme à qui elle s’était promise, malgré tous les éléments contraires, et malgré l’éloignement dans le temps et l’espace.

La guerre, la précarité des existences, l’errance, c’est la toile de fond du récit. C’est très intéressant car on y retrouve des épisodes de la Grande Histoire : la zone « libre » et la résistance à Lyon, le départ à Marseille dans un des derniers bateaux pour Casablanca (le film « « Casablanca »,(1943) un des meilleurs de tous les temps,  raconte justement les départs clandestins des juifs pour le Nouveau Monde), l’arrivée à Cuba (un autre film « Le Voyage des Damnés » (1976)  mentionne un épisode peu reluisant de la Guerre, pendant lequel les USA ont refusé l’accueil à Cuba de 900 juifs qui ont dû retourner en Europe), etc... On y lit même le manque de solidarité des juifs cubains vis-à-vis de leurs coreligionnaires réfugiés. (Il faut se souvenir qu’un des piliers du régime de Batista, Meyer Lanski avait lancé la « Kasher Mafia » à La Havane. Les juifs, victimes des pogroms en URSS, n’étaient pas forcément très bien accueillis aux USA et certains avaient trouvé à Cuba, un moyen de créer un Etat criminel, où le jeu et la prostitution pouvaient être développés sans contrôle).

Mais en dehors de ces références où la petite histoire de cette famille côtoie les grands évènements qui ont marqué le XXème siècle, le livre ne s’attarde pas dans des digressions qui viendraient brouiller le propos, résolument intime, sur la vie de cette jeune femme aux prises avec les nécessités.

De plus et contrairement à ce à quoi je m’attendais un peu, ce qui est écrit là, d’une plume vigilante et très souvent poétique, ce n’est pas une complainte nostalgique, pas plus qu’un retour en arrière sur une identité à retrouver, ou une injustice à réparer.

Leslie cherche le ton juste, sans pathos, sans larmes et sans sensiblerie. Leslie est journaliste, et elle fait un reportage sur la vie de ses parents, plus spécifiquement à la recherche de son amour perdu.

Je donne quelques exemples du style de l’auteure :

« Cet été là, plus d’un mois avant qu’Hitler ne stupéfie l’Europe en signant un pacte de non-agression avec l’Union Soviétique, les cigognes repliaient leurs pattes grêles pour nidifier sur les clochers de Mulhouse, les géraniums dansaient dans les jardinières et les ouvriers imprimaient de nouveaux motifs sur les rouleaux de coton comme ils le faisaient depuis des siècles. »

« Janine était immobile au bastingage du Lipari alors que disparaissaient dans les flots les derniers brins dorés de mimosa jetés à la mer et que les dernières mouettes regagnaient la côte.»

«  Ce vapeur construit en 1921 et enregistré au Havre était équipé en soute, de vastes compartiments réfrigérés destinés au transport de marchandises. En ce 13 mars, ces compartiments ne contenaient pas de bananes, de dattes, de poisson, ni de vin ou de blé. Dans la cale du Lipari, la cargaison était mobile et composé de centaines de juifs. »

« A Ihringen, les marronniers du cimetière juif profané étaient couverts de rose et de blanc, et des pavots écarlates fleurissaient dans les vignobles voisins. »

Et pour citer le film Casablanca, « Il ne faut pas se donner beaucoup de mal pour voir que les problèmes de trois petits individus ne comptent pas beaucoup dans ce monde de folie ».

C’est un livre optimiste, une histoire d’amour qui finit bien, malgré les vicissitudes de l’histoire et qu’on lit d’une traite, comme un roman.

Publié dans Litterature

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