Les Amnésiques (Géraldine Schwarz- Ed Flammarion)

Publié le par CERISETTE

Les Amnésiques (Géraldine Schwarz- Ed Flammarion)

Me revoilà dans l’Allemagne nazie avec ce livre d’une journaliste franco-allemande, qui vit à Berlin,  Géraldine Schwarz.

Ce livre a ceci de particulier qu’il lève le voile sur des allemands ordinaires, des « Miläufer » (c’est-à-dire des suiveurs, des conformistes), adhérents au parti nazi, sans avoir directement été impliqués dans les déportations ou persécutions des juifs.

Le grand-père paternel était donc un allemand « nazi » de Mannheim (dans le Bade Wurtemberg), et le grand-père maternel un gendarme sous le régime de Vichy.

Géraldine Schwarz, qui a écrit en français, découvre un jour que son grand père allemand avait, après la guerre, en 1948, répondu à un avocat,  agissant au nom de son client, Julius Löbmann de Chicago à propos de l’acquisition, pendant les années noires du nazisme de la firme « juive » Mineralölgesellschaft. Julius avait perdu dans les camps d’extermination l’ensemble de sa famille (femme, enfants, père et frère).  Le grand père, ne pouvait pas ignorer à quoi avaient été exposés les juifs d’Allemagne, et l’intensité des persécutions subies puisque c’est lui qui avait racheté à bas prix cette entreprise et que son ex-propriétaire avait pris le temps de présenter le nouvel acquéreur à l’ensemble des clients.

La réponse de Karl Schwarz était, malgré cela, la suivante :

« Nous nous sommes sincèrement réjouis d’apprendre, ma femme et moi, que vous au moins êtes sorti vivant du calvaire que vous avez traversé et regrettons profondément le destin de votre frère et de votre beau-frère. […°]

«Bien que nous, comme la plupart des Allemands, n’ayons pas voulu le destin cruel de vos coreligionnaires, nous devons désormais tous en souffrir. Comment va votre famille ? j’espère qu’elle va bien, ma femme a déjà été opérée deux d’un ulcère[…°]…il y a toujours quelque chose »

Voilà qui a donné à l’auteure  l’envie de partir à la recherche de l’origine de ce déni, de cette amnésie, qui n’a d’ailleurs pas frappé seulement les allemands.

Son enquête part du passé familial mais explore minutieusement la Grande Histoire.

C’est ainsi que Géraldine Schwarz nous rappelle qu’après leur victoire sur l’Allemagne hitlérienne, les Américains, les Français, les Britanniques et les Soviétiques avaient fixé quatre degrés d’implication dans les crimes nazis : 1/ Les incriminés majeurs 2/ Les incriminés 3/ Les incriminés  mineurs 4/ Les Mitläufer. En théorie, seules les trois premières catégories justifiaient l’ouverture d’une enquête judiciaire. C’est à la quatrième catégorie qu’appartenait le grand-père de l’auteure, Karl Schwarz, comme 8 millions d’allemands.

Après la guerre, le degré de dénazification a été bien variable selon les pays, la France ne s’étant pas montrée particulièrement vigilante à ce sujet , certainement en raison de tous ses citoyens (une bonne partie d’entre eux du moins) qui avaient allègrement collaboré sous Pétain. Les soviétiques avaient eux-mêmes envoyé des juifs dans des camps de travail (où ils mouraient sous la peine) et, compte tenu de leur système politique à priori radicalement opposé aux théories nazies, ils n’avaient pas la nécessité de dénazifier. Peut-être n’avaient-ils pas non plus les marges de manœuvre pour le faire.

Les autres, américains et anglais se sont beaucoup plus préoccupés de contrer l’Union Soviétique qu’à faire la chasse aux idées brunes.

Le résultat, nous fait comprendre Géraldine Schwarz, c’est que la mémoire collective a considéré que le fait nazi résultait de la responsabilité de quelques-uns , les autres n’ayant « fait qu’obéir aux ordres ». Le procès de Nuremberg n’a concerné que quelques grands chefs (qui ont d’ailleurs plaidé non-coupable).

L’auteure ne nous dit pas ce qu’il fallait faire (ce serait ridicule, bien entendu, car, avec le recul du temps, c’est facile de prôner la désobéissance civile), mais elle explique ce qui a été fait et les conséquences actuelles. Les idées nazies n’ont pas été combattues avec assez de force pour ne plus ressurgir.

Son enquête est tout à fait passionnante, le point de vue est inédit, à ma connaissance, et je ne peux que vraiment recommander cet ouvrage à la lecture du plus grand nombre. On le lit comme un polar, et c’est même trop court à mon avis.

Quelques phrases pour montrer son style :

« Or, à se convaincre pendant cinquante ans que « Vichy, ce n’est pas la France », la France n’a pas creusé certaines questions fondamentales : Comment passer d’une dictature à une démocratie ? Jusqu’où remontent les racines de l’extrême droite et de l’antisémitisme français ? Comment changer la mentalité d’un peuple, des Mitläufer français ? »

« Ces experts, en rupture avec l’historiographie classique, affirmaient que l’assassinat des juifs d’Europe était le résultat d’une multitude d’initiatives criminelles individuelles, prises à la fois sur le terrain et dans les labyrinthes de la bureaucratie prolifique du Reich. Leur thèse était dérangeante puisqu’elle ne permettait plus de rejeter toutes les responsabilités sur les représentants de l’État et forçait à imaginer des centaines de milliers de coupables ».

A propos des autrichiens , voilà ce qui a été relevé texto:: " Avant, nous ne mangions que des pommes de terre et après l'annexion nous avions de la viande dans notre soupe. "

"En 2006, Grass révéla qu’à l’âge de 17 ans, en octobre 1944, il s’était enrôlé dans les Waffen-SS. Cet aveu de la part du gardien allemand de la morale suscita l’indignation, mais elle apportait également une nouvelle profondeur au travail édifiant de cet intellectuel qui, comme aucun autre, a questionné et croisé les mémoires, collective et personnelle, et raconté cet enchevêtrement de culpabilité, déni et confession qui caractérise l’Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale";

Vraiment je recommande ce livre.

 

Les Amnésiques (Géraldine Schwarz- Ed Flammarion)
Les Amnésiques (Géraldine Schwarz- Ed Flammarion)

Publié dans Litterature

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