Les musiques de l'Avent

Publié le par CERISETTE

Les musiques de l'Avent

(Ce post est une fiction)

Regardez tout autour ! la ville s’illumine, il y a des guirlandes colorées, à travers toutes les rues, des LED dessinent des oiseaux, des ribambelles d’étoiles, des perroquets, des colonnes de pingouins et de sapins qui se dandinent, tout scintille, ce sont les premières décos de noël. Et comme le jour tombe vite, enfin ce qu’il peut bien rester de jour, une vague lueur rosâtre à travers les nuages et crac, c’est déjà le soir, à quatre heures de l’après-midi, la soirée s’engage dans la lumière électrique. J’adore ces clignotements, ces vacillements, ces lumières qui n’éclairent pas. Dans les rues, c’est une ambiance de préparatifs, un déballage de cadeaux, de plastiques, de choses inutiles et précieuses. Dans les appartements, c’est l’heure des chats, le moment qu’ils attendent pour se réveiller des torpeurs de la journée, où ils attendent derrière la porte, ils nous attendent avec impatience. Et leurs yeux s’agrandissent dans les faibles clartés tombées des fils électriques, leurs âmes peuplent les maisons, les recoins chauds, les angles obscurs d’où ils émergent soudain, comme on revient d’un autre monde. Je ne suis pas une contemplative, moi, j’ai 21 ans et je vais bientôt quitter ces lieux familiers, mon quartier, la maison de mon enfance, pour courir le vaste monde, de l’autre côté de la mare,je veux dire "de l’océan atlantique". Je vais à New York dans quelques semaines, après noël.  

 

A moi le nouveau continent, la ville qui ne dort jamais, à moi l’aventure ! A moi la grosse pomme ! C’est pour mon bien, j’y vais en stage, mais aussi pour mieux parler la langue des maitres de l’Univers.  Je me fais déjà des films, mais c’est normal. Peut-être que je serai obligée de manger dans les poubelles, car je n’ai strictement aucun argent. Mais, bon, j’ai un violon, je sais m’en servir, j’aime la musique, je ferai la manche dans le métro avec mon instrument. De toute façon, j’ai décidé que je voulais être heureuse, et pour ça je veux goûter chaque instant, chaque minute de ma vie, je veux le respirer, le sucer comme un bonbon, je veux continuer à rire et à chanter, je veux du plaisir, je veux de l’amour, de la sensualité, de la beauté.

Il n’y a pas de temps à perdre, je ne veux pas me rétrécir, je ne veux pas que le temps vienne m’entamer la peau, me creuser des sillons d’amertume au coin des lèvres, je ne veux pas avoir peur, je ne veux pas commencer à les haïr, tous, et pourtant, j’aurais, moi aussi, eu bien des raisons de m’effondrer.

Nous sommes seules maman et moi depuis que Xavier, mon paternel, nous a lâchement abandonnées.

Et voilà, je ne veux pas trop qu’elle reste seule avec les chats. C’est bien long les soirées devant la télé. Toutes les deux on a bien rigolé, je l’ai peignée, je l’ai maquillée, on a choisi des nouveaux jeans, et des pulls, des tee-shirts, des robes, des collants, des boots. Je l’ai relookée, elle est magique maintenant.  Le vert, le vert jaune, c’est une teinte idéale pour faire ressortir ses yeux. Elle n’osait pas les couleurs vives, mais elle est si jolie avec des soies, des cotons, des tissus souples et chatoyants.

C’est moi qui l’ai aidée, je savais depuis longtemps que mon géniteur était bizarre, j’avais espionné ses allées et venues, j’en étais certaine et je n’ai rien dit, à personne, même pas à elle, mais je le savais. J’avais reniflé dans son PC et trouvé son mot de passe, c’était simple. Et découvert sa deuxième famille, l’ignoble, le justicier qui nous sermonnait constamment et nous assénait une morale du siècle passé. Très conforme à ses mœurs. L’homme a le droit d’avoir des doubles vies et le devoir de la discrétion. Je n’avais pas construit d’illusions, pas encore. Et je ne pouvais pas encore deviner ce qui allait se passer.

Ma mère était entrée dans l’enfer de plein pied, confiante dans le passage du temps et les valeurs familiales. Elle était mère, sa fille évoluait comme un garçon, mais elle n’imaginait pas une seconde l’écroulement des jours, l’ennui, les flétrissures, les raclées qu’elle allait devoir endurer, l’automne éternel, c’est-à-dire la nuit précoce, et l’électricité pour seul soleil, l’attente des lampions, dans les rues, l’accablement de noël qui vient et qui ne change rien.

Ah, pour ça, mon père était ponctuel : il avait un calendrier dans la tête, n’oubliait pas une fête, pas un anniversaire, pas même les dates des règles de l’une et de l’autre. Que nous avions réussi, soit dit en passant, par coordonner à la perfection : nous commencions nos jours sans (sang ?) les mêmes semaines et les terminions de concert. A ces dates, mon père préférait s’absenter, il avait tellement de travail avec son métier d’avocat. Ma mère et moi prenions soin l’une de l’autre, comme un aveugle guide un paralytique. Mon père rentrait la semaine suivante avec un cadeau pour l’une et l’autre, comme si nous avions été malades et qu’il s’excusait pour son manque involontaire de présence. Ma mère recevait un beau bouquet de roses et moi un livre de droit.

On avait ensuite quelques jours délicieux où les restaurants, les bougies, les mots doux se succédaient et soudain, Mr Hyde apparaissait à nouveau. Au dessert, ou au réveil, Mr Hyde giflait sa femme sans un mot. Et la série recommençait.

Il la battait, elle ne voyait plus rien, elle était battue avec tendresse, elle ne pouvait pas savoir pourquoi parce qu’elle ne disait rien, elle était battue parce qu’aimée avec abandon, elle était battue sans raison. Car elle n’était pas simplement secouée, comme on le dit d’un bébé qu’on veut faire taire, elle n’était pas soupçonnée de possibles maladresses, ou d’attitudes irritantes, ou encore d’espiègleries plus ou moins heureuses.  Elle était frappée pour sa vertu, pour sa domesticité, pour sa patience et pour sa bienveillance. Elle était frappée DANS sa vertu.

La mort est parmi nous, elle nous ronge tous les jours, c’est pourquoi il faut sucer la vie comme son doudou.

Moi qui ai vu les choses se dérouler sous mes yeux, je savais qu’il y avait un langage mystérieux dans ces coups, ces gifles, ces griffures. Je le sentais, je ne peux pas bien me l’expliquer. C’est comme s’ils étaient en train de jouer, ou de danser. Je n’étais pas terrifiée et les larmes de ma mère ne m’inspiraient pas une spéciale compassion. Pour le dire plus cru, j’aurais peut-être adoré me glisser entre eux, être la ceinture, la main, la voix de celui qui donnait les coups.

Mais voilà, je n’avais pas encore construit mon palais des rêves, et je ne me voyais pas en princesse. La mort nous gagne de vitesse, il faut tout savourer avant qu’il ne soit trop tard.

Je l’ai aidée, j’avais les preuves sous la main, je savais bien qu’il avait, lui, d’autres plaies, d’autres douceurs, d’autres violences à nourrir, à bercer, à vider, et que, tôt ou tard, nous nous retrouverions seules avec les chats. Mais rien n’a pu la décider, de toutes mes preuves. Elle s’était complètement figée dans l’attentisme et la recherche des raisons qu’elle ne pouvait pas deviner.

C’est encore moi qui ai réussi mon enquête. Voyant qu’elle ne bougeait pas, que sa vie restait rythmée par l’absence, la douceur et les coups, j’ai poussé plus loin. J’aime bien jeter un œil au-delà des miroirs.

Et ce que j’ai peu à peu découvert, je ne l’ai pas tout à fait compris moi non plus. Xavier avait une double vie, comme les chats en ont sept, mais lui, il avait une parfaite double vie. Ce spécialiste du droit avait bien une autre femme, mais aussi une autre fille. Ce qui a piqué ma curiosité, je ne sais pas vraiment pourquoi, c’est de savoir que sa femme, la seconde, était née le même jour que ma mère et qu’elle portait le même prénom qu’elle. Et pire, sa fille s’appelait Nora comme moi et était née le même jour que moi. Je suis allée vérifier jusqu' à l’état civil, ces coïncidences existaient bel et bien.

Les cloches des anges ont retenti, les lumières des guirlandes éclairaient faiblement les rues de la ville. J’aime ces vacillements, ces mondes imaginaires qui flottent le soir au-dessus de ma tête et cela nous prépare à la magie de noël. Je sais que les chats m’attendent derrière les rideaux, que j’apercevrai leurs têtes rondes dès que j’ouvrirai la porte, et je crois que j’aimerais bien me rouler dans mes coussins en savourant chaque seconde, chaque minute de ma jeunesse qui s’ouvre sur le vaste horizon.

Je vais me mettre au violon, des vieilles musiques d’Europe de l’Est, c’est à la fois nostalgique et dansant. Ils ont joué comme ça autrefois, quand ils ont descendu l’escalier pour la dernière fois, qu’ils ont verrouillé le portail (pourquoi faire, puisqu’ils ne reviendraient plus ?) et qu’ils sont partis pour le Nouveau Monde, sans espoir de retour. Quelles ombres, quels destins , quelles histoires, les chats enferment ils dans leurs pupilles ?  

Les musiques de l'Avent

Publié dans Humeurs

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