Mon octobre rouge (part 1)

Publié le par CERISETTE

Mon octobre rouge (part 1)

Texte signé "Zhibou"

Le voici arrivé, ce centième anniversaire de la révolution russe d’octobre 1917 (en réalité le 25 octobre, jour-clé de la prise de pouvoir par Lénine selon le calendrier dit Julien, qui correspondait au 7 novembre dans notre calendrier dit Grégorien). Cet évènement historique m’intéresse depuis un demi-siècle (c’est à dire la moitié du siècle qui nous en sépare).

Il semblerait qu’un grand dirigeant politique se pose des questions sur la consistance et les « orientations » de cet anniversaire. Il s’agit de Vladimir Poutine, et c’est évidemment un des plus concernés par toute cette histoire. Je ne sais pas s’il fait lui-même confiance à toute la propagande qui s’est déversée durant un siècle sur cet « octobre rouge », propagande qu’il continue encore à alimenter sous certains aspects, ou s’il a la perspicacité, car c’est un homme intelligent, d’aller chercher des analyses et témoignages historiques précis, fiables, sincères et éclairés.

Pour ma part, en recherchant dans la littérature, j’ai trouvé des témoins, et je ne parlerai ici que de témoins non russes, qui, dès l’origine, ont raconté ce qu’ils ont vécu de près.  C’est « mon » octobre rouge.

John Reed

Et mon octobre rouge, il commence vraiment dans l’écarlate, car il surgit de la flamboyante description par l’écrivain américain John Reed, des « Dix jours qui ébranlèrent le monde ». Oui, un des plus ardents thuriféraires de la révolution d’octobre, qui en fut témoin et la raconta avec un grand talent d’écrivain, était un Américain, diplômé d’Harvard, militant socialiste et défenseur des ouvriers opprimés aux Etats-Unis, mort (bêtement, du typhus) en 1920 à Moscou et enterré au Kremlin. Son livre est un récit journalistique « à l’américaine », écrit « à chaud », presque un thriller, avec ses héros, sa galerie de personnages pittoresques, son « suspense » ; même si l’on connaît la fin de l’histoire, on retient son souffle quand il nous décrit la marche solitaire de Lénine, sortant de sa cache dans les faubourgs pour apparaître devant le Congrès des Soviets, contrôlé par son ami Trotski, au moment précis où se déclenche la prise du Palais d’hiver par les militants et les soldats bolcheviks. Le récit est haletant, plein de rebondissements, bien documenté, avec des dialogues pris sur le vif. On participe aux débats (souvent des interpellations, des invectives) du Congrès des Soviets. John Reed, qui avait vu les horreurs de la guerre en Serbie en 1914 (il en a aussi publié un passionnant récit) sait qu’il vit des évènements historiques dont les protagonistes sont ces révolutionnaires qu’il côtoie et qu’il admire. Il note d’ailleurs qu’il n’y a pas eu un seul mort durant cette prise de pouvoir. Il s’agit d’un récit de reporter certes, mais John Reed a largement contribué à dresser un « portrait romantique d’Octobre rouge, tel que d’ailleurs on la tous en mémoire au travers du film d’ Eisenstein (« Octobre » qui lui avait été commandé par les autorités soviétiques pour le 10ème  anniversaire de la Révolution). En tout cas, pour John Reed, les choses étaient simples : « Les bolcheviks ont réalisé les vastes et simples aspirations des plus larges couches du peuple ».

Pierre Pascal

Parmi les témoins étrangers des années qui ont suivi octobre 1917 , il y a un Français, Pierre Pascal, que, curieusement, l’on évoque très peu en ce moment. Pierre Pascal (1890-1983), normalien, agrégé de lettres, officier d’infanterie au début de la Première Guerre mondiale, passionné par la Russie, a rejoint la Mission militaire française à Petrograd en 1916. Après la signature du traité de Brest-Litovsk en mars 1918, qui a consacré l’arrêt de la guerre contre les Allemands par la Russie bolchévique, la Mission fut dissoute et ses membres ont reçu l’ordre de rejoindre Paris. Pierre Pascal, lui, a décidé, par conviction politique, séduit par cette révolution d’un type nouveau, de rester, devenant ipso facto déserteur ! Il est même devenu collaborateur de Lénine et est resté en Russie jusqu’en 1933. Son volumineux journal qui couvre toute cette période jusqu’en 1930 est un témoignage exceptionnel. Car on y voit apparaître et se développer son désenchantement : les bolcheviques ne sont pas, ou ne sont plus, des militants idéalistes, dévoués et proches du peuple. A Moscou, où ils ont transféré la capitale, au Kremlin, ils se battent pour disposer des rares voitures de service, et pas seulement aller au travail ou en mission ! Ils bénéficient d’un ravitaillement privilégié durant les terribles famines de la guerre civile et des premières années de pouvoir. Ils répriment férocement les révoltes, celle des marins et des ouvriers à Kronstadt et celles des paysans dans plusieurs provinces. Qu’aurait pensé, et écrit, John Reed s’il avait survécu ?  En tout cas, dès 1925, Pierre Pascal écrivait à un ami : « Tous se valent, Trotski, Zinoviev et les autres, au point de vue mépris du peuple, soif de commander, moyens démagogiques pour parvenir, vie personnelle étrangère à toute aspiration vers le communisme ». Quelle intuition !

Ante Ciliga

Mon itinéraire de recherche personnelle s’est poursuivi par la découverte d’un témoin qui, lui, publie ses souvenirs dès 1938, Ante Ciliga, croate d’origine, auteur de « Voyage au pays du mensonge déconcertant ». Pour lui, cela a été plus dur que pour les précédents. Militant convaincu arrivé dans les années 20, il a été arrêté en 1930 et déporté en Sibérie en 1933, avec l’étiquette « infamante » de « trotskiste ». Il a donc connu toutes les étapes de la descente aux enfers : les interrogatoires souvent musclés, la prison, le passage en « isolateur », puis le trajet interminable vers la Sibérie. Il montre comment les déportés sont comme jetés dans la nature, pratiquement sans rien à manger, et sans outils, et obligés de construire eux-mêmes leurs baraquements. Il décrit comment le travail forcé dans les mines, les exploitations forestières, dans le terrible et interminable hiver sibérien, permet au régime de prospérer, avec ses profiteurs et ses dirigeants cyniques. Il témoigne aussi des quelques tentatives d’évasion ou de révolte, toutes vouées à l’échec.

Suite à des interventions occidentales, dont celle de l’Italie fasciste dont il était devenu citoyen avec l’annexion de l’Istrie(!), il a été libéré en 1935. Ante Ciliga n’est ni le premier, ni le dernier des militants révolutionnaires communistes partis avec enthousiasme en Union Soviétique et qui sont revenus (quand ils ont survécu) totalement désenchantés. Et l’a fait savoir haut et fort, dès la fin des années 30. Il considère que le système mis en place par Lénine et développé sous la main de fer de Staline n’est autre qu’un capitalisme d’Etat sauvage et d’une brutalité extrême et conclut : « Le léninisme porte en lui les germes de la décomposition que connaît la Russie ». Il en tire les conséquences : « Le portrait de Lénine qui était sur la table de ma cellule fut déchiré en mille morceaux et jeté dans la boîte à ordures ».

Ainsi donc, il n’a fallu guère plus de dix ans pour que le désenchantement le plus absolu succède à l’exaltation révolutionnaire. Ceux qui voulaient savoir avaient toute possibilité de se documenter. Et pourtant le mythe de la révolution d’octobre allait durer des décennies encore.

Mon octobre rouge (part 1)

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