Déboulonner les statues..

Publié le par CERISETTE

Déboulonner les statues..

Texte signé "Zhibou"

Les images tragiques des manifestations de Charlottesville, aux USA, autour de la statue du général Lee, ont fait le tour du monde. Et une immense émotion nous a saisis quand nous avons appris qu’un individu, sous l’influence d’une propagande déchaînée de suprémacistes blancs et de néo-nazis, avait tué une femme et blessé une vingtaine de personnes en fonçant avec son véhicule dans la foule des manifestants réclamant le déboulonnage de la statue du général Lee, le commandant en chef de l’armée sudiste durant la guerre de Sécession.

 

Je ne veux pas évoquer aujourd’hui l’attitude pour le moins étonnante de Donald Trump, mais je souhaiterais revenir sur une conséquence de ces évènements dans notre pays.

J’avoue que je suis intrigué par la revendication qui s’est développée autour de la demande de « déboulonnage » des statues de Colbert, et en particulier de celle qui le représente, siégeant en majesté avec ses Codes, devant le Palais-Bourbon.

« Avant de chercher la paille dans  l’œil de notre grand voisin américain, débarrassons-nous de la poutre de notre œil, à savoir  les statues et les rues commémorant Colbert, ce grand esclavagiste, auteur du Code Noir (1685) qui légitima les pires formes d’exploitation des esclaves noirs dans les colonies françaises ». Bigre !

La première réponse qui vient à l’esprit, et qui est a été reprise par beaucoup de commentateurs, internautes, etc…, c’est que l’on ne peut pas juger les actes à l’aune de nos jugements de nos systèmes de valeurs contemporains : ce n’est pas Colbert qui a initié l’esclavage, peut-être même le Code Noir a-t-il défini des règles et des limites à ne pas dépasser, on dirait aujourd’hui « régulé ». Oui, je sais, la régulation c’est un terrain glissant, au 19ème siècle les premières lois sur le travail interdisaient le travail des enfants de moins de 8 ans, ou 10 ans, etc…

On pourrait dire aussi que la France n’a pas la même attitude que les Etats-Unis vis-à-vis de ses statues, car il y a là-bas une vaste campagne d’enlèvement de statues de généraux sudistes. Depuis des décennies, nous acceptons, nous « assumons » pourrait-on dire, notre patrimoine de statues et de noms de rues, lieux publics et autres. Nous ne sommes pas les Etats-Unis et encore moins la Russie ou l’Ukraine, où ont l’on a déboulonné des milliers de statues de Lénine, de façon massive en Ukraine, plus limitée en Russie.

Et pourtant. Je ne me satisfais pas de ces arguments. D’ailleurs, nous aussi, nous avons connu quelques campagnes de « déboulonnage ».

Qui connaît, en dehors des cercles spécialisés, le Dr Alexis Carrel ? Né près de Lyon en 1873, mort à Paris en 1944, il connut la gloire : pionnier de la chirurgie vasculaire, grâce à ses méthodes de sutures vasculaires ( jeune, il apprit à faire des nœuds très fins chez une célèbre brodeuse lyonnaise), héros de la médecine durant la première guerre mondiale grâce au traitement des brûlures qui soulagea tant de soldats (il utilisa avec l’Anglais Dakin la liqueur de Dakin), et vedette internationale quand il réussit à faire battre un cœur de poulet dans un liquide nutritif durant une trentaine d’années. Oui,  mais voilà : au faîte de sa gloire, il publia en 1935 un best-seller, « L’homme, cet inconnu » où il prônait la sélection des individus les plus sains, la « biocratie » à la place de la démocratie, et l’eugénisme. Il eut des oreilles très attentives en Allemagne et en France après 1940, il était d’ailleurs ami du Maréchal Pétain. Il mourut en juste après la Libération et, pendant des décennies, on préféra commémorer les côtés positifs de sa carrière de médecin, au point qu’une faculté de médecine de Lyon porta son nom jusque dans les années 90. Quelques penseurs d’un certain parti politique (je vous laisse deviner lequel) ayant jugé malin de remettre au goût du jour ses thèses sur l’eugénisme, on retira son nom de la faculté en question et des rues qui portaient son nom.

Donc, si c’est justifié (et dans le cas d’Alexis Carrel ça l’était), il ne faut pas hésiter à « déboulonner », même tardivement, et parce qu’il y a un large consensus pour le faire.

Alors, faut-il déboulonner Colbert ?

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) fut pleinement un homme de son temps : issu d’un milieu de commerçants aisés de Reims ,il arriva aux plus hautes charges en utilisant les bons réseaux d’influence et en « dégommant » ses rivaux (le surintendant Fouquet).Ainsi, en tant que contrôleur général des finances (1665-1683) et secrétaire d’Etat à la marine (1669-1683), il promulgua , au service de Louis XIV, de nombreuses réglementations visant à mettre de l’ordre dans un grand fouillis de multiples règles (le royaume de France de cette époque, ce n’était pas notre Etat centralisé avec son administration rationnelle). On lui doit le Code sur les Eaux et Forêts (1669), le Code du Commerce (1673) , le Code de la Marine et le fameux Code Noir(1685), qui a d’ailleurs été promulgué après sa mort. On dit qu’il mourut épuisé par le travail à 64 ans. Pour l’anecdote, le peuple de Paris insulta son cercueil en raison de la fortune personnelle qu’il avait accumulée (4,5 millions de livres). Il devait être doué pour les finances puisque Mazarin lui avait confié sa fortune personnelle, en un temps (vraiment révolu ?) où les hauts responsables publics n’oubliaient pas leurs intérêts personnels. Il ne connut donc pas immédiatement la popularité.

Bref, ce ne fut pas un rebelle, encore moins un révolutionnaire, mais il « imprima », comme on dit ,par ses actes. Il voulait organiser, développer l’industrie et le commerce, réglementer et, même si la Révolution et la République ont complètement changé nos règles politiques et instauré la démocratie, son action a laissé des traces dans nos mentalités et même dans nos paysages. Je pense que ce qu’on appelait « la grande réformation des forêts, imposant de garder dans nos forêts une certaine proportion d’arbres de haute taille, et donc de lutter contre le risque de surexploitation notamment pour la Marine qu’il a beaucoup développée, nous a permis de garder de grandes surfaces forestières, encore en croissance d’ailleurs.

Enfin, je vois une grande différence avec le débat américain. Le général Lee fut un acteur engagé et controversé de la guerre de Sécession, une tragédie qui a marqué l’histoire des Etats-Unis. D’ailleurs, son attitude dans les cinq années qui ont suivi, jusqu’à sa mort, fait encore polémique.

 Colbert a contribué à renforcer notre pays, bien sûr dans le contexte et avec les critères de l’époque. Les historiens s’accordent à dire qu’il n’est responsable, ni des dépenses ruineuses de guerre (c’était Louvois, à qui d’ailleurs il reprochait d’être trop dépensier), ni de la ruine du Royaume lors de la triste fin du règne de Louis XIV qui lui survécut plus de 30 ans. Colbert n’a donc pas suscité de polémique au niveau de sa place dans la nation comme cela a pu être le cas pour le général Lee : beaucoup des statues de ce dernier ont été érigées au 20ème  siècle à l’initiative de mouvements « nostalgiques » ou suprémacistes blancs.

Quant au Code Noir, il faut bien sûr enseigner et dénoncer l’horreur que fut l’esclavagisme, mais ce ne fut pas à mon sens l’aspect prépondérant de l’œuvre de Colbert. D’ailleurs il ne fut pas le seul. En 2014, à l’occasion des élections municipales, la Fondation du mémorial de la traite des Noirs a répertorié une cinquantaine de rues portant le nom de négriers, pour la plupart des armateurs, à Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Le Havre, Marseille. Seul un petit nombre a été débaptisé.

Essayons de mieux connaître et de comprendre notre histoire dans sa complexité.

Déboulonner les statues..

Publié dans Voyages, Humeurs

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