Le vert paradis

Publié le par CERISETTE

Le vert paradis

Ceci est une fiction

"Veneris nec praemia noris": "Tu ne connaîtras pas les faveurs de Vénus."
 

Vous pouvez rire de moi, vous gausser à votre aise, je n’ai pas peur, je ne redoute rien, ni vos larmes ni vos soupirs et pas plus votre atroce façon de juger, au nom de votre conformisme, de votre misérable et banal perchoir de poules effrayées.

J’ai été trompée par procuration, oui, c’est vrai, et croyez-moi, ce n’est pas parce que je suis une illuminée ou une sainte, ce n’est pas non plus parce que je joue sur les mots, c’est la stricte et triste réalité. Je suis trompée, je me suis trompée, et IL s’est joué de moi, le bougre.

Je n’ai pas le beau rôle dans cette histoire et c’est tout. Mais n’allez pas croire que je me complais à vous raconter mes mésaventures amoureuses, je n’ai pas le goût, ni le talent des fadaises qui s’appellent « roman d’amour », « comédie sentimentale », et « théâtre de boulevard ». Je ne suis pas non plus une vieille fille pincée, froide jusqu’aux poils des jambes, et sans attrait pour la chair. Pas du tout du tout.

Car, jeune fille, j’ai, moi aussi, connu la gloire et le succès : les pommettes hautes, les cheveux aux fesses et des taches de rousseur qui soulignaient mes fossettes, j’en ai fait des ravages parmi les prétendants ! C’est qu’en plus de ma taille féline, de mes yeux fendus de vert, et  de mon sourire assassin, j’avais l’appétit de vivre, de toucher, d’embrasser, de me laisser prendre et surprendre, j’avais le goût des autres, j’avais envie de mordre, non, de mordiller, j’avais la liberté dans mon ventre, j’avais tout ce qui rend une fille désirable à en crever. Et les hommes le sentaient bien qui me faisaient la cour comme des papillons autour d’une lampe, à s’y brûler. Tourne, tourne manège, moi, je ne franchissais les étapes que progressivement, parce que c’est dans la danse que le plaisir se décide, pas dans la prière, ni dans la précipitation. Mes jupons glissaient au soleil couchant, et les dentelles sautaient comme des bouchons de champagne. Bien sûr que je mourais d’impatience, mais c’est la règle du jeu. Mais quand je voulais arriver à mes fins, pensez bien que j’y mettais toute mon innocence.

Alors comment ai-je pu me laisser abuser ?

J’avais bien traversé  le temps de la jeunesse, et j’avais aussi savouré celui de la maturité. Mon soleil de fils avait rempli mon quotidien et au-delà, il avait comblé ma soif et ma faim, il m’avait « assagie », rangée, les plis étaient maintenant bien ordonnés, et bref j’étais devenue une belle dame, digne et grande comme une sentence, mais secrète, décidée à voyager assise, maintenant, et à cueillir le bonheur au fil de la route. Sans prêchi-prêcha, on me conviait aux cérémonies parce que je savais y occuper la place que l’on m’avait réservée. Ma convivialité et ma frimousse inchangée de galopine n’avaient pas fait fuir les hommes, mais ils s’étaient transformés en bon copains et ils me présentaient leurs femmes comme un chien rapporte un os à son maître.

Je devenais amie avec leurs trophées, elles me rappelaient mes tresses et mes désirs lointains. Que la vie était douce ! Je voguais sur un miroir, ma petite barque sillonnait les mers à quai, je sentais le vent et le sel mais je restais tendrement enroulée dans mon plaid.

C’est donc par l’intermédiaire de Cyril que j’ai rencontré Dany. Autant lui pouvait être balourd et un peu perché, autant Dany, petite femme vive, se montrait fine, attentive, pas précieuse mais tout de même raffinée, presque perfectionniste. Une experte en délicatesse, une brodeuse de sentiments, aucune fausse note, elle s’apercevait du moindre froissement de sourcils, des mouvements imperceptibles de votre lèvre, chatouillée par le déplaisir ou la contrariété.

Moi, par exemple, je suis irritée quand on me coupe au milieu, je pense être suffisamment zen pour encaisser, mais je suis comme les autres : j’aime bien qu’on m’entende jusqu’à la fin de ma phrase et quand j’entame une histoire, il ne faut pas venir me chiffonner. Dany m’écoutait avec cette qualité d’oreille qu’on ne rencontre que chez celles qui enregistrent jusqu’à l’air que vous inspirez parce que justement, elles collent à votre pensée, elles s’y lovent, elles en suivent méandres et pauses, rythmes et saisons. Et, petit à petit, cela devient plus facile, dès que vous arrivez, elles savent déjà ce qui s’est passé, comment s’est étirée votre journée, quelle est votre météo mentale, si vous souffrez du genou ou de migraine, et alors, tout naturellement, elles vous apportent le jus de citron, la cigarette ou le fauteuil dont vous avez rêvé pendant tout ce temps avant les retrouvailles.

Ces femmes sont aussi bien faites pour l’amour que pour l’amitié, enfin pour tous les jeux sociaux, où il faut déployer justesse et légèreté.

Cyril se rendait disponible le plus possible et, une étoile à la boutonnière, il la présentait largement, sans craindre ni qu’on la lui enlève, ni de la voir s’envoler avec n’importe quel factieux, les importuns étant en général détectés et guidés très vite vers d’autres cibles.

Et j’adorais aussi le couple qu’ils laissaient deviner : une relation de liberté et de confiance, pas de mécanisme de pouvoir, (si fréquent, une vraie épidémie, à croire que c’est devenu viral, tout autour de moi), pas de stratégie sous-jacente, et pas non plus de tierce personne ou chose  exploitées au bénéfice du duo. Les yeux brillants des deux amoureux ne reflétaient que la sincère affection d’oiseaux complémentaires et fidèles autant à eux-mêmes que l’un vis-à-vis de l’autre.

Ni commerçants ni bandits, les deux ouvraient leur maison à de joyeuses compagnies de farceurs, boute-en-train de première, gourmets et jouisseurs.  A ce moment de nos vies, nous avions tous des enfants en bas âge, et nous allions ensemble au parc aquatique, au pique-nique, au cinéma, au zoo, à la campagne ou au bord de rivière, notre progéniture se disputant la paternité des polissonneries possibles et tout à fait réalisables, compte tenu de notre insouciance de parents.

Eux, c’était là leur secrète détresse, ne réussissaient pas à donner le jour à un monstre comme les nôtres. Dans leur élégance et leur retenue, ils évitaient le sujet, mais je crois bien qu’ils avaient adopté nos petits diables dans nos sorties du week-end. Même, quand j’y repense, ils allaient jusqu’à se proposer comme nounous pour l’occasion, quand le travail s’incrustait dans notre agenda ou que nous avions besoin d’une soupape.

Allo Cyril et Dany ? Comme on pouvait compter sur eux, on n’hésitait pas trop à leur confier nos tyrans en culottes courtes par tous les temps.

A chacun de ses anniversaires, Cyril emmenait sa princesse dans un restaurant qui surplombait notre ville et dont le luxe reposait autant sur le raffinement de la cuisine que l’exquise amabilité du service.   

Même si elle se noyait sous les roses, moi je connaissais ce qu’elle aimait , encore plus que les autres, et je lui offrais systématiquement une grosse botte de violettes, dont le parfum  et la couleur améthyste témoignaient, du moins je l’espérais, de ma tacite admiration.  C’est qu’on était complices, elle et moi, et que nos forfaits alimentaient, le temps passant, et dans le flux de nos retrouvailles, les nombreux fous rires que nous partagions. Nous avions hypnotisé les chats, sauté habillées dans la rivière, acheté d’immenses gandouras ou des chaussures de Charlot, marché sur les toits, essayé de manger des vers de terre grillés, bariolé notre visage au rouge à lèvres, ou encore teinté nos cheveux en aubergine. Mon fils Alex adorait quand on faisait une course de voitures en plein centre, elle, me doublant avec un bras d’honneur, moi faisant mine d’être offusquée, puis la rattrapant avec des moulinets.

Nous avions ramassé un gigantesque pingouin de Noël en plastique, qu’elle a conservé chez elle très longtemps, avant que nous relâchions l’animal sur un terre-plein du voisinage. Cyril parlait au pingouin comme à un bébé, en lui expliquant que la rançon n’ayant pas été versée, nous allions être contraints de prolonger son séjour.

Vous allez peut être vous demander, mais comment faisaient-ils donc pour se comprendre si bien, sans traverser des périodes de querelles et de bouderies ? . Eh bien, je n’en sais rien. Nos quatre vies (Cyril et Dany, Alex et moi), nos âmes fripouilles, nos consciences vauriennes, buvaient à la source de ce qu’on nomme le bonheur. Pour y parvenir, il faut être nous-mêmes parfaitement oublieux de tout comptage, jeter par-dessus les moulins les esprits maléfiques et les tentations possessives, il faut laisser couler le sable entre nos doigts, et savoir jouir de la sensation instantanée. Très facile, très très facile, mais la grâce ne saisit pas tout le monde de la même poignée de main !

Vous avez bien compris que ce paradis allait disparaître. Même si je dis que ce n’est pas juste, vous allez m’objecter que je n’ai pas de quoi me plaindre et vous aurez toutes les bonnes raisons d’avoir raison.

Dany, ma chère amie, la jeune femme douée et flexible que tous adoraient, était tombée sur un horrible diagnostic, vous voyez ? Un de ceux dont on ne revient pas.

Ils ont fait corps tous les deux, ils ont rapproché la couverture, ils ont tissé plus serré,  plus dense, pour que ça serve d’esquif. Cyril a conservé l’humour, elle la légèreté, et c’était le meilleur moyen pour naviguer par gros temps.

J’offrais un peu plus de violettes, j’essayais d’être présente sans camper, sans occuper la place, et je tentais de dissimuler mon pincement (là, le pincement, au milieu du sternum) sous les tartes aux fraises. Alex, éperdu, comme les petits qui n’ont pas toutes les cartes, s’était fait rembarré pour une branche de mimosa mal venue. Moi, qui savait qu’elle adorait le mimosa, j’étais devenue un peu plus sceptique, je ne sais pas pourquoi, et j’ai pris du recul. 

Je vous assure bien que je n’ai pas eu peur, j’étais dévorée de l’envie de la voir. Mais ça s’est passé comme ça, je suis devenue un peu barbante. Je ne raconte rien pour ne pas vous extorquer une larme, je n’aime guère les déclarations et le pathétique. Même s’il s’agit d’un décès attendu.

Cyril, comment dire, je le revoyais, bien sûr, et même, animée par l’esprit maternel et la nostalgie, j’ai tenté de le surveiller pour que les joues creusées se remplissent à nouveau et que le miel coule à nouveau de sa bouche.

Je faisais vibrer mes ailes autour de lui pour aérer la maison et favoriser le retour du soleil dans les rayons. Mais j’étais soucieuse quand même.

Il s’était passé six mois, pas plus, et en tous les cas, je ne tenais pas encore bien d’équerre, quand j’ai reçu, par le plus improbable des hasards le message suivant.

Il venait de Dany, non, du téléphone de Dany, car je n’avais pas pu effacer son nom de mon répertoire.  C’était un message de l’au-delà ?

« Ma chérie .peut être sommes nous les seuls amants aujourd’ hui à ne pas s’être fait  de câlins ou si peu et si furtifs . Quelle frustration ! Aussi ce soir j’aimerais t’envelopper de caresses, partout sur toi et en toi. J’embrasse les moindres recoins de ton corps, toutes ses éminences jusqu’ à la pointe aigüe de tes seins, toutes les failles et les grottes, glissant le long de l’harmonieux sillon de tes fesses vers les replis secrets de ton intimité.  Rien n’est délaissé depuis ton front jusqu’à ton petit orteil. Etoffe dont je fais mes rêves ce soir mais que je sais aussi être somptueuse réalité ! Je t’aime ma Clara, Cyril ».

A la réflexion, je ne pense pas que je devais répondre…vous ne croyez pas ? je m’appelle Clara.

 

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Publié dans Humeurs, santé

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