Un hiver en août (suite)

Publié le par CERISETTE

Un hiver en août (suite)

C’était une période d’accalmie mais j’avais bien conscience que le ciel pouvait tomber à chaque seconde.

Aujourd’hui je me demande encore si, lui, « savait », ou bien si la puissance de l’aveuglement, comme une prise de ciment, tuait en lui, toute velléité de vérité. Sait-on bien ce qu’est la vérité ? Il était inutile de boire des révélations pseudo-scientifiques alors que les images du passé délivraient un message d’espoir bien plus apaisant et doucereusement rassurant. Elle avait guéri, parce qu’il l’avait recherchée dans les enfers et qu’elle était toujours celle qui riait sur les photos du salon, en robe fleurie, et entourée des mioches qu’ils avaient fait pousser comme on cultive des arbres. Pourquoi faudrait-il se soumettre aux réactions chimiques des gaz mortels alors que l’heure était venue de l’encens et de la myrrhe ?

Le téléphone sonnait toute la journée : les gens du village voulaient partager l’innocence criminelle et les stratagèmes qui avaient conduit au miracle, à la santé retrouvée. La sainte s’était figée dans le silence sombre du chalet, elle vaquait à des occupations domestiques sous l’œil discret mais sourcilleux du mari. Tous les après-midis elle rejoignait son tunnel pour la lune, la chambre parentale, aménagée presqu’au seuil de la grande isba, là où vivaient les montagnards, juste à côté du bétail.

La grande étable était devenue un salon glacial, pourtant rempli de canapés et de poussières, d’où on entendait passer les promeneurs lourdement chaussés, bâtons accrochés au sac à dos, pour escalader les gouffres roses de leur passion, sous l’œil indifférent des vaches à clochettes. Et tout ça carillonnait de manière obscène, mais ce n’était pas important parce que, de toute façon, on n’y comprenait goutte, on devinait ces passages plus qu’on ne les observait. La solitude et la répétition, compagnes de lit, allongeaient des ombres religieuses dans cet immense capharnaüm.

Les petits enfants, éclairs de vie, mettaient la table, avalaient l’intégralité de ce qui leur était servi, demandaient à sortir de table, emportaient leurs assiettes, passaient sous la douche et ressortaient en pyjama, dans le même rythme que celui avec lequel leurs parents, bien auparavant, avaient été programmés. Avec mon esprit de contradiction, même ces principes éducatifs, pourtant considérés comme des standards enviables, m’apparaissaient comme des illusions hallucinées. L’obstination qui consiste à s’en remettre à l’atmosphère carcérale du passé me semblait non seulement vaine, mais peut être aussi salement dramatique. Je ne suis pas objective : pourquoi faut-il que je sois aussi vite déboussolée ? Les dogmes me paraissent toujours diaboliques. Une discipline élevée en loi de nature reste pour moi une discipline usurpée. Mais je n’étais pas là pour en juger.

N’empêche que je les ais aimés, tous, les petits enfants, le couple dresseur, les grands parents qui cachaient les questions. La grand-mère, c’était elle, qui vivait en sainte, et son mari, le grand père, qui se tenait au seuil du tombeau... Je suis partie, bien vite, je n’ai pas prononcé les mots secrets, je me suis éloignée, on comprend bien pourquoi.  J’ai le vice de l’élucidation, et la clarté ne faisait pas partie de leurs rites. Quand on ne veut pas regarder, comment trouver la force de corriger le trait ? Quand on prend le mensonge pour la vérité, volontairement, comment s’organiser pour les mauvaises herbes, comment reconnaitre le chemin ? Mais ça, c’est ma question, c’est moi qui dérange, c’est moi l’intruse. Je les aime toujours, je ne sais pas comment faire autrement.

Un an est passé.  

Il n’a pas parlé, mais j’ai aussi le culte des anniversaires, surtout dans cet « après », dans cette période qui a succédé aux larmes de sang, dans ce nouveau printemps. C’est donc moi qui ai demandé des nouvelles du royaume.

Eh bien, elle n’était plus là, elle avait disparu dans une apothéose, mais je m’en doutais. Il continuait à donner ses conseils, sans perversité, aucune, parce que, à n’en pas douter, elle était guérie.

C’est à ce moment-là que tout est devenu limpide. Ce serait quoi la vie sans le deuil ? Ce serait ce que j’avais vu de mes yeux, une magnifique contemplation du fond des âges, une certitude absolue, un coup de foudre éternel. Et j’avais bien l’allure d’une nitouche avec mes oscillations, mes frémissements, mes fièvres ! Lui, elle, ils avaient quitté le vice depuis longtemps, ils égrenaient des chapelets chaque fois qu’un promeneur tintinnabulait dans le champ des vaches, juste derrière le chalet. Ils ne sentaient pas le vieillot, ils avaient semé des coquelicots dans le grand salon, et tressé des couronnes anti-pourrissement dans le tunnel de l’enfer.

Elle n’était morte qu’à mes yeux. Je suis une prosaïque.  

Publié dans Humeurs, santé

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MATHILDE LEPRINCE HENDRICKX 24/07/2017 11:11

Magnifique ! Quelle apothéose pour un anniversaire bien particulier ! Bisous

CERISETTE 24/07/2017 11:14

merci, tu es adorable! je vois que tu étais intéressée...