Sensations

Publié le par CERISETTE

Sensations

La ville est imbibée de lumière, sans ombres, minérale. Le vent assèche plus qu’il ne rafraichit. Il n’y a pas d’aires de repos, pas de banc, rien. La pierre est comme les champs, comme les villages : sèche et pure, blanche et dure. Une étrange agitation dans l’air, où pourtant rien ne bouge. Le soleil nous submerge. Des voitures passent, non loin, et disparaissent.

Nous sommes au cœur de la cité antique, moins 1000 ans c’est-à-dire il y a XXXX ans. Ce n’est rien, c’est tout. La lumière frappe fort, à la verticale.

Mon corps m’emprisonne, m’empêche, m’entrave. Moi aussi, j'habite une farouche indépendance, une habileté dans l’esquive, mais j’ai des yeux, des yeux qui me dévorent.  Je suis un chat, croyez-moi. Je suis silencieuse et souriante. J’aimerais voyager à la vitesse de mes yeux, j’ai la sensation de voler, mais je reste clouée à mes membres qui me font mal.

Cette entrée, ces ruines, cette maison, ces escaliers, ces fouilles. Ils ont creusé la terre sèche et dure. On leur a dit de se mêler de leurs affaires. Mais ils ont continué, livre en main, livre en tête, obstinés, parce qu’ils refusaient l’enterrement. Ils voulaient absolument que la vie continue dans leurs veines. Ils ne se résignaient pas à voir la maison vide, les charognards- d’après eux- auraient tout dévoré.

Ils ont pensé : ce qui était écrit, était la source. La source de la vie. L’eau. Dans la cité sans ombres, il y avait tant de fantômes. On leur a dit : parmi cet enchevêtrement de vies, comment allez-vous retrouver la vôtre ? Ils ont répondu qu’il y aurait un jour, un martellement géographique, où la promesse se réaliserait.

Il fallait le prouver, ils ont cherché. Et c’est eux qui ont promis, finalement.

Moi, je préfère me taire, mais je cherche aussi, de mon côté, je peux me faufiler. Je pourrais, on me verrait, on ne m’entendrait pas, je pourrais marcher sur mes coussins.

Ils ont donc creusé au petit bonheur la chance. Et ils ont déterré les vases. Je préfère ne rien dire, finalement, ils ont raison. Ils ont forcément raison puisque c’était écrit. 

En face, sur la colline blanchie, il y a des tombes. Des tombes qui mordent la pente, qui vomissent les pierres. Des défunts qui refusent de mourir. Il n’y a pas d’ombre. Une couronne d’oliviers à mi descente, maigre, plantée comme quelques cheveux autour d’un crâne.

Je perds mon regard, je scrute, je veux être à la cime de ce mont, mais les yeux ne le percent pas, ils ne distinguent que la lumière trop blanche. Craie, calcaire, crème, or gris. Squelettes, coquillages. Des sarcophages. On peut supposer qu’ils sont vides mais personne ne le sait. Et d’ailleurs, cela n’a pas d’importance.

Juste près de là, tout près, la ville sans murs, sur une falaise. Des yeux noirs qui semblent nous voir. Des voiles qui se tortillent au vent. La ville voilée. Juste à côté des pierres. Le regard noir du soleil.

Une immense étendue de maisons qui grimpent, sautent de versant en versant, de verset en verset.
Il y a des drapeaux, ce n’est pas une bonne idée un drapeau, ce n’est jamais une bonne idée. Surtout là, sous cette immense voile qui plane. La brûlure de la mitraille, ils vont tirer, mais ils attendent encore, ils n’ont pas forcément raison. Mes yeux éclairent les collines. Le chat se glisse doucement dans l’étroite encolure de la roche.

Au fond, il y avait une source, elle n’y est plus.

Il y avait un tunnel aux parois moites, de l’eau sous nos pieds.

Nous nous soutenons aux maçonneries, en titubant de chaque côté, les pieds flottant, entre l’eau et la muraille. Mon corps remplit l’espace et j’avance contrainte. Ce n’est pas mon habitude mais le corridor de pierres est taillé sur mesure. Ça va ? Je n’entends pas la réponse, d’ailleurs personne n’a bien écouté la question. Et nul ne sait, finalement, cela n’est pas important. C’est la galerie fraiche d’où la vie surgit.

Nous avons passé le mur, la porte éclatée d’obus, nous avons marché à la verticale, sous le soleil sans ombres. Les murs plongent dans les murs. En sous-sol, mais aussi à la surface. Il faut remplir l’espace de nos regards, toujours remplir, le vide.

La station-service fait la sentinelle sur le toit. De loin, derrière les miroirs, brille la ville de pierres et de nouveau, tous ces tombeaux, ces morts qui nous scrutent, attentifs. Le silence de la ville de pierre derrière la vitre. Comme un testament scellé dans le roc. Et le ciel d’un bleu dur.

Les boyaux du marché couvert qui circulent à l’intérieur du ventre. Chaleur, chaleur sous serre, chaleur sous les voilages, sous les tuniques, sous les étoffes. Chaleur sans air, un four, une jarre d’huile, touffeur, insomnie. Le ventre bouge, les os craquent, j’ai cru m’effondrer, en sueur sur les pavés irréguliers. Le soleil appuyait de tout son poids sur la couverture des toits. Mon cœur cognait à mes tempes. Il m’a semblé que toutes les couleurs enterrées dans la fournaise se refermaient sur nous. L’air qui manquait. Personne n’a rien remarqué. J'ai baillé de toutes mes forces.

Il fallait négocier les prix, avec cette panne de courant à l’intérieur de mes tripes, il fallait négocier, c’est bien certain. J’ai trouvé un bijou poussiéreux, mais c’était bleu comme le ciel, et ça brillait comme les toits. J’ai négocié brutalement, ce n’est pas ma méthode, mais je l’ai fait. Pourquoi ? Personne n’en sait rien et, de toute façon, ce n’est pas important. J’en avais besoin avant de replonger dans tout ce blanc. Et il fallait emporter un peu de ces odeurs de sueur, de sel, et de miel. L’homme m’a laissée faire. De toute façon, ce n’était pas important pour lui non plus. Il savait que je ne voulais pas réellement rester dans les battements de ce couloir surchauffé, dans cette ombre sans soleil.

L’église aux mille allées et venues. L’église de la ville, dans une après-midi sans fin. Il y a bien toujours une église qui fend le silence d’une ville. Celle-là, enterrée, accueillait largement les cérémonies des défunts. Dans sa panse chaude, de nouveau des gisants de pierre. Les voiles s’abaissent et recouvrent les visages, les corps, les genoux. Je ne veux pas dire, je regarde comme un chat, je glisse.

Et soudain, après les hurlements, une foule fermée, dense, obstinée. Une foule comme un fleuve, qui marche vite, qui remonte le courant. Il me semble que mon corps est de trop, il me pèse vraiment, je pourrais bien trébucher. Mes cheveux, mon cou, mes épaules, mes seins, mes jambes…Il faudrait que de lourds nuages noirs viennent les envelopper.  Ils ont raison, ils ont forcément raison. Un essaim d’oiseaux, un envol silencieux d’ombres déterminées, une rivière inversée, qui retourne à sa source.

Evidemment, il ne manquait qu’une boite d’allumettes.

Sensations

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