Irritations

Publié le par CERISETTE

Irritations

FICTION:

La ville croule depuis la matinée sous un silence étrange, rempli de cris. J’ai emmené les chiens à la plage ce matin. La mer applaudissait dans des claquements irréguliers. Les chiens jouaient, ils se secouaient dans une spirale d’étoiles et d’étincelles. Par-là, la balle, allez saute ! non pas toi ! Reviens ! J’en ai 6, les plus vieux amis de l’homme. Le soleil est haut perché sur la plage, étroite bande de sable à cet endroit, c’est la plage des chiens. Les hommes se trempent avec leurs chiens, joyeusement. Les enfants et les femmes préfèrent la piscine juste à côté parce que c’est plus facile.

Les gens ont toujours beaucoup de mal à imaginer le pire. Les lampadaires qui bordent la promenade du samedi nous regardent d’un œil incrédule.

Parmi les 6 que je dois distraire, il y a un bulldog, un terrier, un berger (allemand ou belge, je ne sais pas distinguer), un épagneul (c’est mon préféré), et des petites choses grassouillettes qui se dandinent sans honte. Ils n’ont pas tous le même âge, en symétrie avec leurs propriétaires. Je suis payée quelques sous pour remplacer leurs maîtres.

Je n’aime pas particulièrement les chiens. Mais ne me demandez pas pourquoi, il y a bien trop de pourquoi qui s’invitent sans avoir été sollicités, et je n’y réponds pas.

La mer adhère à mes bras, mes jambes, mes pieds. Les chiens s’ébrouent, se mordillent, dialoguent, pendant que je stationne seule, dans ma solitude opaque, sous le soleil qui plombe. Les échanges avec la bande de chiens sont toujours brefs, secs et finalement entourés de silence. Les chiens plus petits viennent me lécher le visage, ils sont autorisés même à manger dans mes mains. Les autres, je les tiens à distance. Ces bêtes sont asexuées, mais on ne sait jamais. Et il faut bien avouer que moi je rêve (j’espère et je redoute) d’un monstre qui se jetterait sur des ennemis, dans l’unique but de me protéger, moi, la princesse immaculée de cette tribu.

J’ai vraiment l’impression que chaque minute qui passe à promener ces bêtes ne se terminera jamais. Mes dernières années me remontent au fond de la gorge, comme des vagues et mes yeux se remplissent d’eau.

Nous avons marché sur une avenue bordée par une circulation impassible. Les chiens courent, il faut aller droit au but, certains s’énervent si on traine, ils tirent comme des malades furieux. La folie s’empare de ces imbéciles de chiens qui ont soif. Je connais cette fatigue qui flirte avec la cruauté.

Nous voilà sur une grande place, en béton, un décor sans dénivelé, sans silhouette. Les chiens s’énervent de plus en plus, ils ne vont pas tarder à des accès de colère. C’est une place déserte, pas moyen d’échapper à la violence. Les gencives gouttent de perles de sang et mes souvenirs s’échappent, comme s’ils ne m’appartenaient pas. J’ai bien envie de rire, parce que tout ça est ridicule. Qu’est ce qu’ils croient tous ? la vie continue envers et contre tout (non pas contre tous). Les dents se ferment quand on fait l’inventaire des vivres. Boire, manger, en chiens de faïence, en évitant les jalousies. Faire baisser l'agressivité. Reconnaître l'animal en nous. Le monstre.  Et rapidement, prendre le chemin du retour. Les chiens sentent le sel, j’ai les mains poisseuses, les bras me font mal.

Il y a une incision dans la ville, une allée généreuse, ombragée de flamboyants, on dirait un bateau qui traverse un naufrage. C’est un creuset, un canal. Les enfants y jouent à la balançoire.

Je lâche les bêtes, les maudites bêtes qui viennent tout de suite me lécher les mains, surprises de ne plus sentir le poids des laisses sur leurs nuques. C’est donc ça ? Hein, mes loulous ? Vous aussi, vous préférez la légèreté ? Mais je n’y suis pour rien, moi, je gagne ma vie avec vous mes chéris, enfin, ce qu’il reste de ma vie. Est-ce que je travaillerai encore demain ou pas ? Hein ? ici, au pied ! J’ai les cordes, de toute façon. Vos gueules pleines de crocs ne pourront rien, le cou des lampadaires servira d’amarrage.

C’est bien un port, par ici ? On sent l’effet de la mer, c’est une poussière invisible qui me colle aux cuisses. Mon corps est comme un chien aveugle il se heurte partout, il n’entend rien. Mais le flair est resté puissant. Les odeurs rouges, je sais reconnaître.

D’énormes souches baignent dans l’eau stagnante. Les arbres immenses s’élèvent et nous entourent de leurs bras immenses. Les chiens peuvent de nouveau s’égarer dans tous les sens.

Tout est en construction. Il y a des bâches qui couvrent les cercueils des bâtiments déserts. La ville arrache ses peaux mortes, minutieusement. Est-ce que je suis au bon endroit, moi qui arrive de l’ouest ? Je suis agacée par les moustiques le soir. Des fleurs rousses et blanches se penchent vers moi. Mais que suis-je donc venue faire ici, à traîner cette meute ? Je finis par être plombée moi aussi par la touffeur des arbres.

Une jolie fille marche sur une corde et je suis fascinée. Peut-être que toute la ville s’entraîne à danser sur le vide ? Sa taille est étranglée par une large ceinture d’argent. Tout me ramène à des souvenirs désordonnés. La mer me soulève le cœur. Même si les gens meurent ou disparaissent, je suis certaine que la mémoire s’agrippera à moi, que je sentirai ses ongles me griffer la peau, et que l’eau ne désincrustera pas de sitôt la sueur de cette journée. Je me suis promenée dans ma mémoire, je n’ai rien cherché de précis, et je n’ai rien trouvé, mais le pire aurait été de ne pas prêter attention aux chauvesouris. Elles ont des gueules de chiens.

Finalement, les heures finissent par s’enchainer, le soir se fait sentir. Je souris bêtement. Et c’est comme si les heures que j’avais passées là, n’avaient jamais existé.

La dernière partie de la promenade est consacrée à la ballade, aux musiques, à la douceur. Les chiens ont fini par se taire, cette fois ci c’est une bonne fatigue, un harassement de tous les membres.  Je ne me suis pas servie des lassos, ce sera l’an prochain.

Les hommes transpirent leurs bières, rien n'a d'épaisseur, c'est un fouillis total. Je me dit que c'est beau. Il fallait que je vive cette journée où les lampadaires ont servi de totems, où les chiens ont accroché des fleurs rouges à leurs babines.

Je ne vois aucune constellation dans le ciel, mais un petit avion qui traverse soudainement, à rase motte, sur la plage.

On pourrait croire que je suis seule maintenant que les chiens sont couchés, je maudis les propriétaires qui, eux, n'ont pas le souci des veines éclatées dans mes jambes et des déchirures du temps. Que ma peau en reste tout irritée, mangée, rougie, eczémateuse, ne les préoccupe pas.  Leurs animaux se sont roulés à leurs pieds, tranquilles, et personne n'a entendu parler de leur folie meurtrière.

Que la vie continue donc, avec ou sans nous. La ville dort d’un œil. Le soleil se lèvera demain matin. Nous sommes tous reliés au grand infini.

 

Irritations

Publié dans Voyages

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Claire-Marie 27/06/2017 19:37

Très énigmatique cet article ! J ai pas dû tout comprendre ...

Paolini 27/06/2017 17:31

Alors ça. ....j'aime drôlement. ....!!!!!

CERISETTE 27/06/2017 18:14

merci mais c'est pas trop psy?