Les fleurs bleues (Andrzej Wajda)

Publié le par CERISETTE

Les fleurs bleues (Andrzej Wajda)

Par une triste coïncidence, deux grands intellectuels de notre époque nous ont quittés récemment ; le philosophe Tzvetan Todorov, il y a un mois, et le cinéaste Andrzej Wajda, à l’automne dernier. Mais comment bien les définir ? tous deux sont de merveilleux humanistes, des hommes de culture éminents, des Européens passionnés ; leur « chemin de lumière », aux frontières de l’art, de la réflexion philosophique et de l’analyse sociale et politique nous manquera.

Par une coïncidence encore plus étonnante, ils nous ont tous deux laissé, dans leur dernière œuvre, un « testament » éblouissant, comme pour mieux éclairer la route que nous allons désormais poursuivre sans eux. Et ils abordent, entre autres, le même sujet : le destin de l’artiste face à la société. Pour Tzvetan Todorov, il s’agit de son dernier livre, « Le triomphe de l’artiste ». Quant à Andrzej Wajda, il laisse un dernier film bouleversant, « Les fleurs bleues ».

C’est à partir de ce film que j’ai été frappé par la grande ressemblance entre ces deux réflexions, même si elles se différencient par leur tonalité. Andrzej Wajda nous raconte les dernières années de la vie de Wladislaw Strzeminski , un grand peintre polonais , réputé dès sa jeunesse comme « avant-gardiste » et « constructiviste ». Né à la fin du 19 ème siècle, grièvement blessé durant la première guerre mondiale et amputé d’un jambe et d’un bras, il a connu dans la Russie post-révolutionnaire des bouillonnantes années 20 Chagall, Kandinsky et Malevitch. Avec eux, il s’est proclamé innovateur, avant-gardiste, futuriste. Puis il a poursuivi sa carrière d’artiste en Pologne. Justement, Tzvetan Todorov nous relate le destin de ces artistes et intellectuels russes, les peintres, mais aussi les poètes, les écrivains, Maiakovski, Ossip Mandelstam, Mikhail Bougakov, Isaac Babel, Vsevolod Meyerhold: tous, sans exception, ont revendiqué la liberté créatrice de l’artiste. Après avoir espéré que leur ardeur novatrice soit compatible avec la révolution, ils ont tous été entravés, puis complètement étouffés par le régime totalitaire qui s’est mis en place de façon implacable ; ils n’ont pas eu d’autre « choix » que l’exil, la misère, le suicide, la prison et souvent la mort. Et Todorov consacre un chapitre à Malevitch, avec qui Strzeminski a partagé des projets « avant-gardistes » au début des années 20.

Wajda, lui, retrouve Strzeminski juste après la seconde guerre mondiale, dans une Pologne ruinée où la vie redémarre sous le joug de plus en plus pesant du pouvoir communiste stalinien. Mais peu importent les difficultés matérielles, le peintre enseigne à l’Ecole nationale des beaux-arts de Lodz et il est adoré de ses étudiants. Avec son « art plastique », il introduit des couleurs vives dans les décors des salles, alors que le film nous plonge dans une atmosphère grise et triste. Et bien sûr il crée des œuvres dans son atelier. Nous nous familiarisons avec son attitude toujours calme et digne, pudique même, malgré le poids des soucis, et nous sommes émus par sa démarche claudicante d’invalide (le rôle est très bien tenu par l’acteur Boguslaw Linda), lorsqu’il doit marcher ou prendre le tramway (les seuls moyens de transport en cette époque de pénurie) pour tous les actes de la vie courante, mais aussi les convocations de plus en plus humiliantes. En effet, l’étau se resserre au fur et à mesure que les communistes renforcent leur pouvoir ; on lui notifie d’abord son licenciement de l’Ecole des Beaux-Arts, mais ses étudiants, par solidarité, continuent à suivre ses cours à titre privé ; puis, on l’expulse brutalement de l’Association des artistes ; problème ; c’est elle qui distribue les tickets de rationnement de nourriture. Alors son aide-ménagère (il est veuf, d’ailleurs d’une épouse elle aussi naguère artiste connue), qu’il ne peut plus payer, refuse de continuer à lui préparer ses repas. Malgré le soutien de sa fille, adolescente (jouée par Bronislawa Zamachowska), dernière lumière de sa vie, symbolisée par son manteau rouge vif (« c’est le seul manteau que je possède »), son existence devient très difficile, d’autant plus que les humiliations se succèdent. Ses œuvres sont détruites, au nom du réalisme socialiste, par des agitateurs zélés et les autorités, dirigées par un ministre de la culture stalinien (un personnage réel qui a terminé sa carrière auprès du général Jaruzelski) organisent sciemment son exclusion de toute vie sociale. Bien entendu, ce ministre prend soin, au début de ses persécutions, de le sermonner ; comme peintre abstrait, ses œuvres sont à rejeter: il doit comprendre que désormais seul le réalisme socialiste, à la gloire du prolétariat triomphant et sur le modèle des « grands frères » soviétiques, doit guider les artistes. Mais Strzeminski, comme tous les grands artistes qu’il a connus et que Tzvetan Todorov évoque dans son livre, proclame jusqu’à son dernier souffle que « l’art dicte sa loi à la réalité ». Insupportable pour le pouvoir communiste.

Inutile de cacher la fin de cette histoire: la maladie atteint Strzeminski , il s’effondre dans la rue, et décède fin 1952, à moins de soixante ans. Sa fille viendra déposer des fleurs bleues sur sa tombe, comme lui-même le faisait sur la tombe de son épouse disparue.

Ce film n’est peut-être pas le plus remarquable de Wajda mais, s’il lui manque le souffle épique de ses grands récits (« L’homme de fer », « La terre de la grande promesse », « Katyn »), son atmosphère sombre nous laisse une trace profonde, et illustre le propos de ce peintre lors d’une leçon de peinture à ses élèves : « L’image sera le résultat de ce que vous absorberez du paysage ; une image d’après l’objet dans votre œil ». Mon œil a retenu les immeubles gris et lépreux, l’atelier sombre, les visages durs des bureaucrates staliniens, qui finissent par l’emporter sur les taches de couleur des peintures et des décors créatifs de l’Ecole des beaux-arts.

Je m’interroge encore sur la signification de ce testament filmé de Wajda: au-delà du récit fidèle de la fin de vie de cet artiste, pourquoi n’a-t-il laissé entrevoir aucun espoir ? Après tout, Staline est mort en mars 1953, trois mois seulement après la disparition de Strzeminski, et l’Ecole des beaux-arts de Lodz porte désormais son nom. Et on peut penser que sa fille a connu des jours meilleurs.

C’est Tzvetan Todorov qui met en perspective, dans son livre, cette réflexion sur le sort de l’artiste; non seulement parce qu’il relate la diversité des destins des artistes russes qu’il évoque, mais aussi parce qu’il illustre avec talent comment, au quotidien, un grand peintre comme Malevitch survit pendant quinze ans (il mourra de maladie) dans la Russie de Staline en ne cessant jamais d’affirmer l’indépendance de l’artiste par rapport à l’idéologie à la politique, surtout quand elles sont totalitaires et veulent envahir tous les domaines de l’activité humaine. Comme Boulgakov, et contrairement à tant d’autres, Malevitch a échappé (par miracle) au goulag.

Mais Todorov conclut son livre en élargissant la portée du message des artistes ; il ne s’agit pas seulement d’affronter les régimes communistes (et il sait de quoi il parle puisqu’il a vécu jusqu’à 24 ans dans la Bulgarie communiste) mais aussi de savoir reconnaître, et combattre, « les ennemis intimes de la démocratie » dans notre monde contemporain. Les risques de totalitarisme, de domination de la « pensée unique », ne sont pas écartés ; ils peuvent prendre de multiples formes, même les plus modernes et sophistiquées dans nos sociétés hyper connectées. Ne nous y trompons pas, l’individualisme exacerbé ne nous protège pas de la manipulation et de la domination.

Les artistes, en élargissant nos réflexions, nos émotions, nos sentiments, à cette autre dimension de la vie, marquée par la liberté, la création, le renouvellement permanent, nous permettent de mieux affronter ces risques. C’est ce que nous montre Todorov par « Le triomphe de l’artiste » et ce que Wajda a su illustrer dans son film-testament.

Signé: Vieuzibou

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