"Vous m'êtes en dormant, un peu triste apparu"

Publié le par CERISETTE

"Vous m'êtes en dormant, un peu triste apparu"

Depuis longtemps je voulais écrire quelques lignes sur l'amitié, un bien rare dont je ne parle que très peu.  Alors voilà, et je complèterai à l'occasion. 

On se rencontre comme ça, au hasard. Le coup de foudre arrive de suite, ou alors à retardement, des mois voire des années plus tard. C’est le moment ou pas, on peut passer devant pendant longtemps, le nez en l’air et ne rien remarquer, puis découvrir tout à coup cette personne-là, juste à côté, cette femme, cet homme qui nous regarde, qui a dit ou fait quelque chose qui nous a ému, auprès de qui on se sent tout à coup libre, acceptée, à l’aise, comme à la maison. On cherchait son deuxième gant, sans le chercher, on se disait qu’il devait bien exister quelqu’un à qui se confier, sans le vouloir vraiment, sans en avoir un besoin impérieux, on cherchait sa moitié d’orange.

On avait bien compris que nos parents, notre petit ami, puis notre conjoint, ne pouvaient pas être des confidents absolus. Celle qui a tenté de livrer ses secrets de femme à son amoureux devrait me comprendre. Celle qui a compté sur la disponibilité et la patience de son mari quand elle était malade devrait aussi avoir une petite idée de ce que je veux dire.

« Même le meilleur des hommes, te reprochera d’être dépendante de lui » m’avait prédit ma mère !

Il n’y a pas aucun besoin vital de partager une amitié dans une vie, mais c’est essentiel pourtant. On peut vivre sans ami(e), mais c’est tellement mieux avec.

Alors comment parler de l’amitié ?

On ne sait donc pas bien quand elle est née, le moment précis, on aurait du mal à distinguer, mais on se rappelle la saison, les lieux, et surtout la suite, les moments de fou rire, les moments de folie, les peines partagées, les difficultés, les doutes, les deuils. Parce que l’amitié demande, malgré tout, malgré la rapidité initiale, malgré la fulgurance, malgré l’évidence, des années pour se construire, s’installer, s’épanouir. Le temps est une épreuve où meurent les amours et où murissent les amitiés.

Bien sûr, il y a aussi des êtres, rencontrés dans un temps très court et très intense, que je n’ai jamais oubliés et qui me brûlent encore. Mais ce ne sont pas des amitiés.

D’une façon générale, c’est quand même vrai qu’on mesure la solidité de l’amitié au temps qui a passé, aux échardes qu’on a retiré ensemble de nos pieds, aux tempêtes qu’on a surmontées, à la réciprocité de notre soutien.

On a commencé par les copines de classe, celles qui nous ont accompagnées, qu’on a aidées, avec qui on a partagé les goûters, les bonbons, les jeux (la corde à sauter !), nos poupées, nos peurs (du noir, du loup (oui, oui!!! je me souviens...), des réprimandes de nos parents), nos désobéissances (j’ai mangé toute la tablette de chocolat).

Puis on a rencontré celles avec qui on a fait le mur, avec qui on a appris à danser, avec qui on a révisé le bac, avec qui on a testé des produits de maquillage, avec qui on a dormi, en riant, trois dans un lit étroit, avec qui on s’est essayées à la cuisine, avec qui on a échangé des jeans...

On a eu aussi un très bon copain qui nous a expliqué le fonctionnement du continent inconnu d’en face, le monde des hommes, bien avant qu’on ne s’y frotte réellement. Avec lui aussi on a dormi dans le même lit, on a échangé des recettes de cuisine et des fringues, avec lui on a testé des nouveautés, car bien sûr, il était gay. C’était bien, on côtoyait un garçon sans crainte, j’ai adoré (j’adore toujours, je suis une femme comme les autres) !

Ces ami-e-s d’autrefois, on les a gardé longtemps : on était liés par toutes nos bêtises d’adolescents, elles/ils ont vécus exactement la même époque que nous, nous avons été nourri-e-s aux mêmes musiques, aux mêmes films, nous avons traversé les mêmes paysages, nous avons expérimenté les mêmes dangers, elles/ils ont frôlé la mort avec nous… Les émotions sont restées longtemps, intactes, puis de plus en plus relatives, puis nous avons fait des réunions « commémoration », puis nos faits d’armes ressassés et rabâchés se sont fanés au contact d’autres intensités, d’autres violences, d’autres inclinaisons.

Et nous avons de nouveau trouvé, au petit bonheur la chance, ces nouvelles moitiés d’orange, plus « adaptées » à nos nouvelles vies. Souvent dans le travail ou dans nos familles qui s’élargissaient, parmi les parents des amis de nos enfants.

Celles qui sont enceintes en même temps que nous constituent une famille particulière, c’est biblique.

J’en ai rencontré deux dont une seule est restée mon amie de cœur, la maman qui était présente quand je m’attardais au travail, celle qui habitait la rue, celle qui a ouvert tout grand sa porte comme j’ai ouvert la mienne pour que nos enfants circulent librement, celle qui faisait frigo commun avec moi, celle qui faisait faire les devoirs, qui collait les sparadraps…. celle qui a permis à nos fils de construire, à leur tour, entre eux une amitié sans faille, une de ces grandes amitiés qui aident à bâtir sa propre vie, une amitié refuge, une amitié « nid », acceptation, admiration.

J’ai beaucoup aimé les parents des amis de mes enfants. Eux avaient souvent choisi des amis un peu bohèmes, réputés « cool », ou « open ». Parmi eux, pas de différences sociales, on mélangeait tout, les origines, (le HLM comme le pavillon avec piscine),  les couleurs, les tailles, les orientations..

Nous, parents d'élèves, on s’est battus ensemble pour nos chérubins, on s’est parfois disputés, mais on a également beaucoup ri, on s’est transformés en journalistes, en surveillants, en avocats…on est devenus amis parfois, au fil de nos combats...

Il me faut parler maintenant de MA MEILLEURE AMIE, qui est-elle ?

Car il n’y en a pas 36, il n’y en a qu’une.

Et comme prévu, on ne sait plus depuis quand on s’est rencontrées. On se souvient que c’était en automne, on se souvient de ce dont on parlait alors. Elle était complètement envahie par une histoire d’amour qui venait percuter sa vie, et je sortais juste d’une maladie pénible.

On s’est apprivoisées petit à petit jusqu’à ce que ça devienne notre quotidien et qu’on se rende compte qu’à force, nous étions devenues si complices qu’on arrivait à se comprendre sans parler, qu’on devinait ce dont l’autre avait peur ou besoin, ou ce qui lui plaisait, qu’on se souciait d’elle à son anniversaire, à ses dates importantes, qu’on se préoccupait de savoir où elle en était arrivée dès qu’elle entreprenait un petit voyage, dès qu’elle s’éloignait un peu. On avait envie de raconter, de partager, on se demandait ce qu’elle allait penser de ça ou ça, on tenait compte de son avis un peu pour tout.

Et finalement elle était là quand on pleurait, elle était là quand on riait, elle était là aussi quand rien ne se passait et nous, on était pareil avec elle, on a partagé les doutes, les colères, les ennuis, on s'est fait confiance et ça continue et c’est si doux….

Nous avons quelque chose d’indéfinissable en commun et pourtant nous ne nous ressemblons pas. Nous savons que nous alimentons ce qu’il y a de plus rare, et de plus naturel malgré tout. Notre admiration l’une pour l’autre, c’est ce qui nous tient au fond de notre ventre. Nous nous faisons confiance à cause de cette admiration, parce que c’est sûr et certain, j'ai rencontré un autre moi même, elle veut le meilleur pour moi, et elle irait me chercher au bout du monde...et peut être plus aussi, elle serait capable de déplacer des montagnes.

Il y a cette pureté dans l’amitié, on ne s’y trompe pas, jamais.

Ecoutons Sénèque:

"Il dit que le sage ne manque de rien et, cependant, qu'il a besoin de beaucoup de choses,  au contraire du sot qui n'a besoin de rien (car il ne sait se servir de rien) mais manque de tout . Le sage a besoin de mains, d'yeux, et de nombreux ustensiles nécessaires dans la vie quotidienne, il ne manque de rien; car manquer relève de la nécessité, rien n'est nécessaire au sage.
Donc, quoiqu'il se contente de lui-même, il a besoin d'amis; il désire en avoir le plus possible, non pas pour vivre heureux; car il vivra heureux même sans amis. Le souverain bien ne demande pas de moyens à l'extérieur; il se cultive à domicile, il vient tout entier de soi; il commence à être assujetti à la fortune s'il demande au dehors une partie de soi.

Ce qui le porte à l'amitié, ce n'est aucun intérêt personnel, mais un instinct naturel; car, comme il en existe en nous pour d'autres relations, il existe une douceur innée de l'amitié.."
 

 

Publié dans Humeurs

Commenter cet article

Lombart 27/01/2017 19:57

CERISETTE 27/01/2017 20:18

la citation vient le La Fontaine